M Répulsion, peur, acuité

 

Extrait d'enseignement du Mandala Tantra

de Lama Shérab Namdreul

 

Extrait du Acintyabuddhavsiayanirdesa soutra
“Bhagavan : le yogacharya qui cherche la vacuité en dehors du désir, l’aversion et la méprise ne rejoint pas le yoga du sens véritable. Ce n’est pas le yoga du sens véritable. Pourquoi, Bhagavan, est-il impossible de trouver la vacuité en dehors du désir, l’aversion et la méprise ? Bhagavan : le désir, l’aversion et la méprise SONT vacuité.”

1. Libération

L’individu du samsara a son esprit plongé dans l’illusion et la méprise. Les distorsions émotionnelles (sct. Klécha) sont pour lui, le seul mode de perception et de réaction. Et c’est avec ces distorsions émotionnelles qu’il tente d’obtenir bonheur et d’éviter malheur. Mais cette tentative s’appuie sur une appréhension erronée de sa personne et d’autrui en leur imputant une existence intrinsèque en terme d’entité. Cette entité est une création de notre ignorance, c’est une simple idée que l’on consolide à chaque instant comme réelle. Cette entité n’est pas la réalité de notre être fondamentale. C’est une identité virtuelle qui squatte notre esprit comme un ténia et occupe le premier plan de notre vie. Cela me fait penser à ces animaux virtuels dans des jeux électroniques. Certaines personnes en vont jusqu’à établir une véritable relation avec. Nous mettons toute notre énergie au service d’un fantôme qui hante notre esprit illusionné, toute notre énergie à négocier, éluder, évaluer, écarter, écraser, séduire etc… Quand nous cherchons bonheur et satisfaction, nous tentons en fait de rendre heureux cette identité virtuelle, sans existence réelle, parce qu’elle vient d’emblée à notre conscience. La part subconsciente qui renferme notre nature fondamentale, la Bodhicitta, ne peut être reconnue que dans le recueillement (sct. Samatha) et l’analyse (sct. Vipassana). Dans le samsara, pour éviter malheur et obtenir bonheur, nous ne disposons que de nos émotions (sct Klésha), c’est-à-dire un mode de perception distordu et un mode de réactivité aliénée. Obtenir satisfaction avec le désir-attachement (cf. Désir, plaisir, félicité) est tôt ou tard voué à l’échec qui peut à son tour devenir une raison de reproche, de ressentiment et de haine.

Comment le désir pourrait-il combler un fantôme, une illusion !

Toutes les distorsions émotionnelles induisent une souffrance du fait de ne pas pouvoir s’admettre et se concilier la vacuité. Parmi toutes les émotions perturbatrices, la répulsion/aversion induit une souffrance particulièrement éprouvante jusqu’à devenir virulente et chaotique, dont l’expression la plus extrême étant la haine.

Comment la répulsion pourrait-elle éviter la souffrance !

La répulsion-aversion 1 est non seulement vaine, mais aggrave la souffrance et risque de nous enfermer dans une spirale infernale, car cette émotion renferme un combat incessant où il ne peut y avoir ni vainqueur ni vaincu. C’est le duel avec soi-même, dans l’impossibilité de se voir aimer. Alors que ce sentiment d’impuissance est l’expression même de l’amour, la culpabilité qu’on en éprouve va attribuer à l’autre d’être la cause de notre animosité. En quelque sorte, le subconscient retourne le processus pour justifier son aversion voire sa haine en jugeant l’autre (ou ce qu’il aurait fait) puis pour se sentir légitime de sanction, punition ou agression. En langage plus simple on dirait : « puisqu’il est le méchant, il est normal de ne pas l’aimer et même de le détester et pourquoi pas de l’agresser ».
Pour ne pas avoir à confronter la vacuité de leur objet de colère, l’aversion pousse jusqu’à n’avoir plus de contact ou couper toute communication avec l’autre. Malheureusement, nous ne faisons que nous éloigner de notre bonté fondamentale (sct. Maitré).

Pour être capable d’indulgence et de pardon pour ceux qui nous sont agressifs et malveillants, il est nécessaire de comprendre qu'on représente à leurs yeux leur propre impuissance à aimer. Néanmoins, pardonner n’est pas accepter et comprendre n’est pas justifier.
Comme cela a été dit dans l’enseignement sur le désir, on a tous les mêmes émotions. La différence qui fait la diversité et la singularité des individus c’est la relation avec soi-même que suscitent ces émotions. Notre seule liberté dont on dispose dans cette illusion c’est de tendre à une relation saine et limpide. Il s’agit dans un premier temps de se libérer des conditionnements et schémas réactionnels. Sans rien changer à notre volonté de bonheur, nous devons arriver à transmuter la soif en aspiration.

Pour la répulsion-aversion comme pour le désir-attachement, il nous faut pouvoir nous observer sans aucun jugement de culpabilité et nous écouter. D’abord, on entendra notre discours intérieur procédurier. Tout y passe, juge procureur, avocat, gendarme, témoin, jury bourreau etc… On se débat contre des blessures, celles de l’enfance ou d’autres vies ou encore des conditionnements schématiques. Ne les suivez pas, ne vous débattez pas, ne vous défendez pas. Il ne s’agit pas de se justifier ou de s’innocenter. Nous sommes justifiés depuis des temps sans commencement car nous nous devons d’être heureux. C’est une nécessité ontologique. Nous sommes innocents depuis des temps sans commencement car nos illusions ne pourront jamais meurtrir la nature ultime de l’esprit. Le tréfonds de notre être est indemne de l’illusion et de ses conséquences. Par contre cela n’enlève pas notre responsabilité vis-à-vis de nos choix en chaque instant. Nous sommes seul responsable de notre illusion et de la souffrance (sct. Doukha) qui en résulte. Nous disposons d’un Trésor caché que nous ignorons. Nous gâchons notre Bouddhéité, Tathagatagarbha. Nous pouvons aller jusqu’à nous montrer indigne de notre Bodhicitta. Cependant rien ni personne ne pourra nous confisquer cette nature de bouddha. Rien ni personne ne pourra nous séparer de nous-même et nous devrons faire face à notre sincérité primordiale.

Dans le Mandala Tantra, c’est la première étape avant de pénétrer au cœur du Mandala en la nature de Vairocana. Pour pouvoir se libérer, il faut faire face à l’incontournable, l’inébranlable nature d’Akshobya devant cette Porte de l’Est, l’Orient de notre aspiration. On ne peut pas prétendre se libérer si nous gardons nos contentieux. Il faut déposer les armes, les dossiers, les casseroles, les plans, les stratégies, les menaces, les ultimatums, les suspicions, les intrigues etc… parce que devant Akshobya, tout nous renvoie à nous-même. C’est ce qui se produira dans le bardo post mortem du devenir. C’est l’étape « jugement dernier », jugement ultime. Nous rendrons compte à notre nature ultime. Saint Paul dit qu’il n’y a pas un juge extérieur et que les fautes sont mesurées avec nos propres mesures. Ce n’est pas l’effet boumerang mais plutôt l’effet miroir. Ce jugement ultime n’aura pour seul code pénal que celui qu’on avait établi pour juger l’autre.

On devient ce qu’on se fait
Et l’on se fait ce qu’on devient.

La libération consiste à faire une giration à 360 °, une conversion en son Cœur intime (sct. Bodhicitta) pour un départ à neuf. Il s’agit de passer à un stade de re-nouveau, de nouveau né et de contacter sa nature innée, indemne et innocente de toutes illusions. Je ne parle pas d’altruisme, mais de se connecter à notre bonté fondamentale (sct. Maitré). Quand on saura s’aimer soi-même on pourra envisager d’aider les autres.

En attendant, on peut commencer par renoncer à nuire en appliquant le vœu générique de libération individuelle. Ce vœu qui s’abstient de toutes intentions de nuire permet de maîtriser nos impulsions et nos réactions irrationnelles avant de pouvoir passer au raisonnement. Certains individus réagissent immédiatement à la moindre contrariété et désagrément par l’aversion, la violence et la nuisance. Ils n’ont pas le réflexe à la réflexion et l’analyse. Parfois, devant des situations particulièrement déstabilisantes, chacun d’entre nous peut être d’un coup submergé de colère et de violence. L’éthique élémentaire, et tout le Vinaya en général, est l’antidote à l’aversion. L’éthique s’adresse à notre propension à l’aversion comme une mère qui s’adresserait à un enfant : « Attention, tu ne dois pas faire ça, c’est mal ». Ces vœux de libération individuelle vont servir de rappel dans des situations critiques où l’on aurait tendance à se laisser emporter dans des actions négatives du corps, de la parole et de la pensée. L’éthique permet de mettre à jour nos intentions égocentriques les plus subtiles, voire sournoises. Il n’y a pas de punition à la clef. Il ne s’agit pas de se prendre en faute. Il s’agit seulement de s’apercevoir de nos tendances et de nos mécanismes de défenses. On établit un rapport d’honnêteté avec soi-même. On gagne en clarté et en assurance. Le terme sanscrit « Shila », qu’on traduit par éthique, veut dire rafraîchir. Ne serait-ce que pour une petite bêtise de jeunesse ou une négativité tenace et récurrente, après une véritable confession en son for intérieur, le phénomène de rédemption est un rafraîchissement de tout son être. On le sait tous, on l’a tous vécu. L’éthique n’éveille pas, mais libère de la peur. Dans le Mahavairocanatantra de Nagajourna, l’éthique nous fait obtenir la première assurance, la non-crainte du bien.

L’éthique conduit à l’obtention de la première des six non-craintes 2 (sct. Sannirbhaya), celle dite du bien. On obtient l’assurance et la confiance en ces intentions. Cette non-crainte permet d’assumer les vœux de Bodhisattva avec courage. Même dans l’adversité et l’animosité, le Bodhicharya ne perdra pas confiance en le Tathagatagarbha inhérent à tous les êtres. Il ne renoncera pas à la Bodhicitta et ne perdra pas patience. Il ne fera pas acception de personne et gardera de l’empathie même pour son pire ennemi.

Comprenant l’illusion de la souffrance et des émotions,
même notre pire ennemi ne pourra plus nous retirer le pouvoir d’aimer.

Certain que ce pouvoir relève de notre seule volonté,
nous nous libérons de toutes les peurs.

Réalisant que nous avons trouvé la source de tous les bonheurs,
notre bodhicitta naturelle s’éveille de notre propre lucidité. (Joie)

 

2. Émancipation

La répulsion-aversion

Toutes les distorsions émotionnelles procèdent de l’ignorance de la vacuité et prennent effet sur la base de la peur (voir Mandala Yoga : les cinq peurs). Elles fonctionnent en un couple dynamique, perception/réactivité, dans un processus causal mental illusionné. Nos conditionnements latents systématisent le lien causal d'une perception à une réactivité. Puis l'auto-justification de sa réactivité influe à son tour une shématisation de nos perceptions. Nous sommes le pantin d'un karma vicié par la saisie d'une entité. Perception/réactivité établit un voile de confusion. C'est le voile le plus patent, le voile de l'affect psychologique que nous abordons avec l'analyse. Le voile à la connaissance est plus subtil et nécessite une approche contemplative. Il comprend le voile de l'ignorance fondamentale et le voile de la discrimination.

La répulsion est un mode de perception se basant sur la peur d’une annihilation de soi, la peur de son inexistence propre. L’aversion est le karma réactif qui auto-justifie une agressivité, une violence.

La peur n’est pas à rejeter. Tout comme, dans le cadre du désir, il n’y a pas à rejeter le plaisir, il n’y a pas lieu de le faire pour la peur. La peur est utile et nécessaire. Une personne qui n’aurait pas de peur serait en danger pour elle-même et les autres. La peur participe de notre fonction "animale" de survie. C’est un réflexe primaire qui a l'avantage de précéder tout raisonnement et l’erreur n’est pas d’avoir peur, mais de ne pas enchaîner avec l’analyse de la situation ou d’un fait pour ensuite l’engrammer et permettre de convertir la peur en prudence pour finalement faire apprentissage. Il nous faut passer d’une fonction instinctive à une fonction rationnelle (sapiens), ce qui détermine l’expérience humaine et du même coup la possibilité de la transmettre. Ainsi, nous traitons l’information délivrée par la peur et on se délivre de toute emprise possible. On n’est pas submergé et on ne se livre pas à des réactions irrationnelles. Les animaux sont particulièrement sujets à la peur. Quand on traverse une forêt, on peut voir les biches courir une bonne distance avant de pouvoir s’arrêter pour évaluer le danger. Le laps de temps entre la peur et l’usage de la raison peut être long. Plus c’est long, plus on risque d’être irraisonnable et de céder à la panique. C’est qu’en fait, par la raison, on finit par ne pas avoir peur de la peur. On se fait confiance parce qu’on connaît nos capacités et nos ressources et que la raison est devenue un autre réflexe sur lequel on peut compter.

Si la répulsion est un réflexe préventif au danger, par contre l’aversion et sa propension à nuire viennent d’une impuissance face à la peur qui prend une proportion de panique et renvoie à un ébranlement de notre construction virtuelle égocentrique. Notre existence égocentrique est en péril. L’aversion vient quand on cède à la peur et peut prendre des aspects disproportionnés.

On passe de la répulsion à l’aversion en désignant l’autre pour responsable de sa souffrance. On lui en veut de nous empêcher d’être heureux. Mais, heureux de quoi ? Le problème n’est pas d’être malheureux d’avoir été insulté, giflé, trahi, rejeté, humilié ou pire encore. Notre conscience sait plus ou moins bien réagir à ces malheurs. Mais pour en arriver à l’aversion et la haine qui déclenchent des attitudes disproportionnées, cela relève d’un ébranlement plus fondamental pour lequel la conscience n’est pas faite. L’ébranlement de se voir dans l’impossibilité d’aimer. L’aversion part d’une grande culpabilité qu’est son impuissance d’aimer. On se retrouve en contradiction avec sa nature fondamentale qui est Bodhicitta. Cela étant insupportable, la conscience passe par ce processus d’inversion en accusant l’autre d’être le malveillant. On lui en veut de nous mettre en l’impossibilité d’aimer. S’ensuit un mécanisme procédurier. Un procès en gestation, prêt à sortir les contentieux, etc… La conscience fondamentale, la Bodhicitta, n’est pas programmée pour l’aversion et la haine. Aussi pour passer de la répulsion à l’aversion voire jusqu’à la haine, il y a un passage subconscient qui va permettre de justifier la conscience d’actes de nuisance par le corps, la parole et la pensée. Ce moment d’auto-justification permet à la personne d’assumer jusqu’aux pires violences. C’est comme un voile épais dont on recouvre la conscience fondamentale pour ne pas se voir. Plus l’acte est violent et plus cela demande de la couvrir d’une chape bien lourde et opaque.

C’est ce passage d’auto-justification qui fait trace sur notre conscience réceptacle créant les conditionnements latents. Ce sont des traces par "ablation". Des zones de blanc. Quand on en vient à tuer une personne par haine, il y a un trou qui se fait dans la conscience du tueur qui va couper le continuum des souffles. Plus on nuit, plus on entaille le continuum de nos souffles. C'est par ces brêches que les peurs remontent à la conscience. Parfois c’est un abîme vertigineux qui plonge l’individu dans de grands tourments. Au niveau subtil des souffles, ce sont ces entailles qui peuvent créer des morts subites ou notre propre enfer.

Tant de haine et d’animosité, qui ronge l’âme et le cœur des êtres,
Quelle tristesse de les voir créer, par ignorance, leur propre enfer.
Bouddha de compassion infinie, insuffle-moi patience et pardon
Que le mantra du verbe secret, les révèle à leur bonté innée
Om Mani Pémé Houng Hri 3

Ne pas confondre avec le sentiment de colère qui n’induit pas l’intention de nuire. On peut être en colère contre une injustice ou un désaccord. À la différence d’un sentiment, la distorsion de l’aversion va impliquer un processus karmique qui va tendre à nuire et de se juger en droit de sanctionner, punir ou couper toute communication etc….

Céder à la panique 

Ce passage correspond à celui où « l’on cède à la panique ». C’est une expression pleine de sens.

Rappelez-vous dans l’enseignement sur le désir. Il y a un moment de conscience qui, à son apogée, cède au plaisir et vient la perte de la Bodhicitta relative. Pour la répulsion, c’est le même instant d’auto-justification. La conscience cède à la panique dans un paroxysme. Comme pour le plaisir, on passe par une petite mort, un coma. On se déconnecte de notre Bodhicitta relative.

Les différents degrés de peur et de puissance dans la répulsion et l’aversion dépendent des enjeux concernés, de la profondeur atteinte et des conditionnements latents qui vont être stimulés.

La répulsion réagit au plus probant et se traduit avant tout par une protection du corps en repoussant l’objet de répulsion. Le visage est la partie la plus fréquemment protégée par réflexe parce qu’il porte quatre des cinq organes d’expériences sensorielles, le sens tactile étant attribué principalement à toute la surface de la peau.

Sur un plan psychique, le visage est également l’image la plus significative de notre identité. L’enjeu affecte notre représentation de soi et de l’autre.

Maintenant, au niveau de la phénoménologie spirituelle, c’est quand l’existence de notre « identité fictive » est directement mise en cause qu’on peut rencontrer des réactions virulentes et de grands tourments.

3. Éveil

            a) L’optique du Bodhisattva

La source de tous les malheurs est l’égocentrisme
La source de tous les bonheurs est l’altruisme

C’est un précepte fondamental de l’entraînement du Bodhicarya dans la voie du Mahayana qui peut ne pas être évident à comprendre, admettre et appliquer. Quand on est l’objet de la médisance, du mépris, de la haine, on n’est pas toujours prêt à développer l’altruisme. Dans l’autre cas également, quand une personne génère en nous de la médisance, de la mauvaiseté et autres pensées non-vertueuses, il est difficile de réfréner notre propension égocentrique. Quand les émotions fonctionnent sur une polarité égocentrique, elles n’entraînent que tourments, confusions et karma négatif. Même le désir-attachement dans une attitude égocentrique fait de l’autre l’otage de nos attentes et de nos exigences. À un moment donné, cela finira par lui nuire.

Le véritable bonheur de l’esprit est une question d’intelligence.

De quelle intelligence s’agit-il ? Celle qui conçoit que tous les êtres aspirent au bonheur.
Les coups, les insultes, la haine ne sont certes pas agréables et la pratique spirituelle ne consiste pas à s’anesthésier ou devenir apathique. Il n’y a pas de honte à ressentir de la peine et d’exiger du respect, mais nous ne répondrons pas à la haine par la haine. Nous ne simulerons pas non plus l’indifférence ou la condescendance.
Face à l’adversité ou l’agression, la compréhension et l’empathie changent notre rapport à une situation violente ou à une personne agressive. Nous saurons faire le distinguo entre la personne pour elle-même et ce qu’elle dit ou fait. Nous chercherons à garder la communication et à laisser des ouvertures à l’autre. Si une pathologie profonde est à l’origine de cette agressivité, la personne optera sans doute pour le mutisme, le blackout ou l’autisme. Dans ce cas, il faut user de patience et de compassion. Non pas qu’il faille pâtir pour l’autre ou avec l’autre, mais assumer d’être l’objet d’une haine et qu’il ne nous est pas possible d’y changer quelque chose sans pour autant tomber dans le pessimisme ou le "je-m'en-foutisme". La patience reste possible si elle prend pour fondement l'intelligence de reconnaître la Bodhicitta inhérente en l'autre.

L’entraînement de l’esprit en sept points est une excellente pratique et tout particulièrement la méditation de Tong Lèn.

            b) La vue vajra

L'ignorance porte en elle la luminosité de la plénitude
La colère porte en elle la fulgurance de l'amour
Le désir porte en lui la sublimation de l'aspiration

Tandis que le Bodhicharya s’applique à une voie de transmutation, le Tantrika et le Yogacharya s’appliquent à la vue de la reconnaissance immédiate avant toute imputation. Dans l’optique vajra, la distorsion émotionnelle relève d’une imputation du fait de ne pas reconnaître la co-émergence (sct. Sahaja). La répulsion-aversion est une dynamique de Clarté-Évidence.
On a tous pu remarquer dans des moments critiques ou de dangers extrêmes que l’esprit avait une capacité surprenante de présence, de vivacité, de perspicacité, de mobilité etc. Je résume tout cela par « acuité ». Peur et acuité co-émergent d'une même nature. Libre d'imputation, on accède à des ressources aiguisées du corps, de la parole et de l’esprit. Par contre, l'imputation et la saisie fait que la peur fige la conscience.

L’intelligence vajra est représentée par le couple Akshobya-Bouddhalocana. Akshobya est associé à l’élément Espace et Bouddhalocana est associée à l’élément Terre. Leur synergie illustre cette nature vajra qui renvoie à l’idée d’immuabilité, non pas du fait que c’est dur comme de la pierre mais du fait que c’est vide, semblable à l’espace et donc inébranlable (sct. Akshobya). La nature de la Terre est vide, la nature de l’Espace est fiable. Le vajra représente donc l’immuabilité "solide" et fiable de l’espace. La vacuité est bonté, il n’est donc plus possible de sombrer dans la panique. Par contre, l'imputation et la saisie font que l'élément Terre en notre esprit subit une tétanisation en provoquant un assèchement ou un gel qu'on exprime par "colère chaude" ou "colère froide". Soit une politique de la "Terre brûlée",  soit une politique du "Gel et Embargo". Ces tendances accumulées vie après vie, poussées à leur paroxysme, s'éprouveront sous l'aspect d'enfers chauds ou d'enfers froids.

La sagesse qui place la répulsion-aversion sur le chemin de l’éveil constitue le Vajrayana avec l’Anoutarayoga Tantra (tantra insurpassable) et plus particulièrement l’Upaya Tantra (tantras des moyens habiles) ou Tantra père. On y associe le yoga du corps illusoire (sct. Mayakaya, tib. Gyu Lu).

Il est très difficile d’être un pratiquant du Vajrayana. Beaucoup choisissent un Lama comme on adopte un chien à la SPA prenant des engagements vajras sous le charme et l’engouement, pour le meilleur et n’envisageant pas le pire. Celui qui se destine à la pratique du Vajrayana ou des Yogas doit être certain de son aspiration à l’Éveil et se doit d’être en quête d’instructions qui répondent à son aspiration. Celui qui se veut disciple se doit d’exiger l’enseignement de l’authentique Dharma (sct. Sa Dharma, tib. Dam paï Tcheu) qui expose la vue de la vacuité. Il se doit de requérir la transmission des éléments nécessaires aux expériences et réalisations : initiation, commentaire et insufflance. Il lui faut être guidé dans ses expériences par son instructeur qui doit être habile dans ses propos pour que l'élève soit amené à reconnaître la nature de son esprit. Si, par la répulsion-aversion, nous en venons à rompre les samayas avec son Lama et son initiation, la pratique d’un protecteur, comme Mahakala Tchadroukpa ou Vajrakilaya, est un moyen profond qui permettra de ne pas engranger les conditionnements latents négatifs et ultimement de reconnaître la nature du protecteur indifférencié de notre propre esprit.

Exercice

Pourquoi, pourquoi, du haut des sommets,
l’âme se précipite-t-elle vers les gouffres ?
Mais la chute porte en elle l’élan de la remontée (kabbale)

Comme pour l’enseignement sur le désir, je vous propose un petit exercice simple et rapide. Simple et rapide ne veut pas dire que cela se fait tout seul. Cela nécessite un investissement de sa personne. D’abord reconnaître notre souffrance puis vouloir y remédier avec la compréhension qu’il s’agit d’évacuer simplement une illusion. Comprendre que Doukha relève d’une illusion rend l’exercice simple et rapide comme pour un malentendu quand il se dissipe. Il ne s’agit pas de s’apitoyer sur son sort et d’utiliser la méditation pour traiter le symptôme, Doukha. Il s’agit de se désillusionner de la saisie. Ne soyez pas un spirituel palliatif ou prophylactique.

Affirmer que la souffrance est le symptôme d’une illusion ne consiste pas à nier un fait ou une situation ou l’agissement d’un individu. Quand on parle de Doukha, on parle du tourment que provoquent tels faits et gestes ou événements. Le tourment de la répulsion-aversion vient d’une peur profonde, la peur du vide d’identité.

Vous pouvez faire cet exercice les yeux fermés ou encore dans une pièce sombre, assis dans la posture de méditation. Vous vous imaginez en situation de fragilité, par exemple : perdu dans une grande forêt sombre, bloqué dans une cage d’ascenseur, perché sur la pointe d’un gratte ciel, seul au milieu d’un charnier. Vous vous donnez le sentiment d’être totalement seul, délaissé, abandonné et dans une situation in extremis. Vous ne devez pas pour autant vous laisser submerger. Votre respiration reste détendue puis vous commencez une légère rétention à la jonction quatre doigts sous le nombril. Quand vous êtes bien concentré, placez vos deux mains paumes tournées vers le haut devant soi, puis venir frapper des deux mains le front et l’arrière du crâne suffisamment fort. Au moment du choc, visualisez un tiglé blanc au centre du crâne éblouissant de lumière. Appréhendez ce tiglé comme étant votre propre conscience en restant dans une attitude équanime. Faites ceci trois fois en alternant la main droite et la main gauche devant derrière.

Le centre du crâne est le centre de gestion des facultés et du processus de l’agrégat manifeste. En provoquant un choc on reconstitue un phénomène de surprise où l’on perd contact aux sens comme pendant un éternuement par exemple. C'est un phénomène d'abstraction sensorielle. À ne pas confondre avec l'expérience de "retrait des sens". L’intérêt, c’est de ne pas se départir de la visualisation où tiglé et conscience ordinaire (tib. Namshé) ne font qu’un. Sans visualisation concentrée, se frapper la tête n'aura aucun effet yogique sur les souffles. Si vous n’arrivez pas à maintenir la rétention, ne frappez pas fort. La rétention permet d’éviter de troubler les souffles quand on doit frapper le corps.

 

Parallèle symbolique

J'associe personnellement la puissance vajra avec le foudre de Zeus qui lui permet de tuer la pesanteur du Temps que représente Chronos. Un foudre au tonnerre terrassant, d’un éclair fulgurant et d’une lueur illuminante. Ce foudre détient les trois forces immédiates de la sagesse du miroir.

Zeus

Le temps ; cela même qui nous fait naître nous tue.
Tout dispose d’un attribut de puissance, le vajra ou le foudre.

 

1) Phénomène affectif pouvant atteindre tous les degrés depuis la répugnance physique et instinctive jusqu'à la haine calculée contre quelque chose ou quelqu'un.
Citation : « Chaque chose, y compris le mal et la négation, tend à se dilater, à augmenter son être. Le rien veut être quelque chose et le quelque chose être tout. Ainsi la froideur devient éloignement, l'éloignement antipathie, l'antipathie aversion. Une étincelle devient incendie. Une égratignure devient une plaie, une négligence devient une ruine, la mauvaise humeur peut arriver à l'exaspération ».
Amiel, Journal intime, 1866, p. 47.

2) Dans le Mahavairocanatantra de Nagajourna, il est exposé six non-craintes (sct. Sannirbhaya). Ce sont six stades que doit obtenir le Bodhicharya  qui permet à la Bodhicitta de s’exprimer et d’entrée dans le courant des dix Terres du Bodhisattva.
Non-crainte du bien, la non-crainte du corps, la non-crainte du non-soi, la non-crainte des dharmas, la non-crainte de la vacuité des dharmas, la non-crainte de l’égalité de nature propre de tous les dharmas*.

3) Extrait de la Sadhana d’Avalokita