M Les cinq peurs

Extrait d'enseignement du Mandala Yoga

de Lama Shérab Namdreul

La nature ultime du samsara et du nirvana est semblablement vide de réalité.
La condition qui relève du samsara est l’illusion de la saisie d’une entité en les phénomènes et en l’être.
La condition qui relève du nirvana est la désillusion, la lucidité de la nature vide des phénomènes et de l’être.
S’il y a illusion se manifeste doukha.
S’il y a lucidité se manifeste soukha1.


En saisissant une entité en les phénomènes et en l’être, notre esprit s’illusionne. Cette illusion de saisir une entité là où il n’y en a pas est la condition qui permet la manifestation de doukha, le mal-être existentiel. Il est extrêmement difficile de prendre conscience de notre illusion et de notre saisie d’une entité. C’est pour cela que le Bouddha Sakyamouni suggère de commencer par constater doukha 2. Constatons si la mort renvoie à un mal-être, si la vieillesse renvoie à un mal-être, si le désir renvoie à un mal-être etc... La cause de doukha étant l’illusion de la saisie, en constatant doukha, il est déjà possible d’en déduire qu’on est dans l’illusion de la saisie.

Doukha est le symptôme de l’illusion
Soukha est le symptôme de la lucidité

Il est important de changer notre rapport à doukha et de le considérer comme le symptôme de notre illusion. De la même manière en constatant une douleur physique, il est facile d’en déduire qu’il y a maladie, un désordre physique. Considérer doukha comme symptôme de notre propre illusion mentale permet d’éviter de sombrer dans le fatalisme, le prédéterminisme ou dans une notion pathétique de karma rétributif ou de culpabilité.
Plutôt que d’analyser et réaliser la vacuité, nous trouvons justification des distorsions émotionnelles en leur objet. Par exemple, le désir (cf. Désir) se justifiera à nos yeux comme existant réellement en ayant imputé en l’objet la réalité d’être désirable. Cette réification de désirabilité objective nous conforte dans l’identification du sujet comme destinataire d’une chose désirable en soi. Le désir est alors appréhendé à l’esprit comme existant de fait. En fonction du karma, différentes identifications et réifications sont possibles. Alors qu’un objet peut être imputé comme désirable, certains vont y justifier de la répulsion, confondant inhibition et vertu. D’autres vont y justifier de l’orgueil par l’exhibition de leur objet de désir. D’autres encore vont y justifier la jalousie en ressentant l’inhibition. Les scénarios sont multiples, mais le processus de la saisie est le même et nous restons le pantin de nos impulsions, shémas et clichés.

On peut résumer en trois les raisons qui font que se manifeste doukha.
1) La première raison est fondamentalement la vacuité du fait qu’elle n’est pas reconnue. N'étant pas reconnue la vacuité de nos illusions s'appréhende sous un aspect d'annihilation et toutes les peurs annexes. La vacuité d’entité une fois reconnue, notre condition d’illusion n’est plus et doukha ne peut donc se manifester.
2) La deuxième raison est l’ignorance 3 elle-même, ou plus précisément l’inadvertance en chaque instant de connaissance, créant un voile par lequel le mental s’organise sur un processus souillé par la discrimination. Cette discrimination fonctionne par imputation conclusive ne laissant aucune possibililité appréhender la vacuité de notre illusion.
3) La troisième est la soif que produit l’ignorance. La soif est dirigée par l’espoir-crainte, c’est-à-dire un espoir dans la crainte d’admettre l’illusion et de faire face à la vacuité. C’est une soif insatiable qui persiste dans l’ignorance fondamentale et qui tente désespérément de trouver une réalité en son être par le biais de l’expérience sensorielle ou émotionnelle. En quelque sorte, la soif prend en otage les expériences des cinq sens et des cinq agrégats en espérant se trouver une existence intrinsèque.


La soif sous-entend donc la peur

Dans l’ignorance, la vacuité est créatrice de peurs. Dans l’illusion, la soif justifie la discrimination. Dans la complaisance, la saisie obscurcit toujours plus. Dans l’impuissance, le devenir me réduit aux distorsions (sct. Klésha) et leurs shémas (sct. Karma).
Toutes les distorsions émotionnelles procèdent de l’ignorance de la vacuité et prennent effet sur la base de la peur. Dans les enseignements de Mandala Yoga, je propose cinq saisies associées aux peurs.

1) Saisir une réalité là où il n’y en a pas

Famille Bouddha
Le fondement de toutes les illusions c’est l’ignorance fondamentale ; de celle-ci, l’opacité (appelée aussi ignorance délibérée) entraîne la saisie d’une réalité là où il n’y en a pas, dans l’espoir de maintenir les solidifications égocentriques.
La peur de l’absence d’absolu.
Ignorance/opacité : L’ignorance fondamentale se base sur la peur qui se refuse la vacuité. L’opacité est un karma réactif qui délibère face à la peur et auto-justifie un processus d’inconscience. L’opacité établit une « politique de l’autruche ». C'est sur cette base de la peur de la vacuité que les autres émotions s’établissent.

2) Saisir une issue là où il n’y en a pas

Famille Vajra
La saisie d’une issue par l’agression, là où il n’y en a pas. Si elle n’est pas reconnue, la puérilité de cet espoir, nous conduit à une confrontation paranoïaque.
La peur du non-ego.
Répulsion/aversion : La répulsion se base sur la peur d’une annihilation de soi, la peur de son inexistence propre. L’aversion ou l’agressivité sont le karma réactif qui auto-justifie une violence qui s'exprimera par une action physique, verbale ou mentale.

3) Saisir une quiétude là où il n’y en a pas

Famille Ratna
La saisie d’une quiétude là où il n’y en aura jamais. Peur de la non-reconnaissance et de ne pas s’assurer une valeur vis-à-vis de l’autre.
Peur d’absence de valeur à soi.
Orgueil/auto-suffisance : L’orgueil se base sur la peur d’absence de valeur en soi. L’auto-suffisance est le karma réactif qui justifie l’évaluation à l’autre. Le contraire de cette évaluation à l’autre étant l’intelligence d’équanimité.

4) Saisir un sens là où il n’y en a pas

Famille Padma
Donner du sens là où il n’y en a pas. Donner du sens sur la base du désir.
Peur de la vanité, peur du manque de sens.
Désir/attachement : Le désir s’établit sur la peur du manque de sens, la vanité. L’attachement est le karma réactif qui attribue en l’objet "du sens" justifiant nos désirs.

5) Saisir une puissance là où il n’y en a pas

Famille Karma
Peur avec un sentiment d’inhibition à l’expression de sa valeur et de ses qualités. Donne le sentiment d’incapacité à exprimer sa valeur, qui conduit à la confrontation, l’adversité, dénonciation, médisance.
La peur de l’impuissance.
Jalousie/adversité : La jalousie s’établit sur la peur de l’impuissance et de l’inhibition. L’adversité est le karma réactif qui compense l'impuissance et l’inhibition par la suspicion, la médisance qui donnent un semblant de gloire et de puissance.


1 Soukha (tib. Déoua) est traduit par félicité ou joie. Il a le sens de bien être en opposition à Doukha, le mal être.


2 Doukha est généralement traduit par souffrance.

3 L’ignorance est cause propulsive du samsara et se prolonge en la soif qui est cause de devenir modelant notre biographie existentielle.