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Jugement, compréhension et empathie

par Lama Shérab Namdreul
Ce texte est la synthèse de plusieurs retranscriptions d’enseignements oraux.

Lo Djong : l’entraînement de l’intellect
L’entraînement (tib. Djong) de l’intellect (tib. Lo) est un terme générique qui comprend des pratiques du Mahayana consistant à transformer l’intellect dans son rapport à soi-même, à autrui et aux situations de la vie en adoptant des préceptes dans une vue d’esprit spécifique.
Les plus connues de ces pratiques sont les huit stances composées par le tibétain Langri Thangpa au XIIe siècle (cf. Aux autres la victoire) et l’Entraînement de l’intellect en sept points (Cf. Alchimie de la souffrance, Éd Marpa).

Jugement
Ici, je parle bien entendu du jugement en tant que faculté mentale qui, comme tout autre phénomène (sct. dharma), se développe au regard des cinq processus cognitifs (agrégat) dont dispose l’individu, passant d’une intuition sensitive à l’entendement puis à une ré-activité.

Le jugement est souvent mal jugé, si j’ose dire. En effet, on peut souvent entendre dire qu’il n’est pas bien de juger ou que l’on ne devrait pas juger quelqu’un. À la suite de quoi, certains se veulent ne pas juger. Ce qui en soit procède justement d’un jugement dont le verdict insidieux consiste à adopter une opacité d’opinion sur telle ou telle chose. L’image populaire et bien sympathique du "sage sans opinion" sert souvent de caution pour s’en faire une posture spirituelle qui revient finalement à une paresse voire une lâcheté intellectuelle dont le seul remède est justement de s’en remettre au jugement. Si sage il y a, il est censé distinguer entre une opinion discriminante et un jugement qui nourrit le raisonnement et l’analyse.

Le jugement est une faculté naturelle de la conscience. Il est donc dangereux de vouloir s’y soustraire si tant est qu’on puisse le faire. Nous ne ferions que nous en convaincre et l’autopersuasion est un voile pernicieux qui ne fait que nous éloigner de nous-même. Plutôt que de se refuser de juger, il est préférable d’en comprendre le fonctionnement et d’assumer ce qui nous fait être conscient au risque de se tromper certes, mais l’erreur n’est pas de nature malicieuse quand elle s’envisage.

« L’erreur n’a rien de pire que l’ignorance »
(Les rêveries - 4e promenade - de Jean Jacques Rousseau)

En fait, il s’agit de savoir de quelle manière on juge et aussi ce qui est jugé.

Libre arbitre
Par jugement s’entend donc la fonction qui se livre à un arbitrage. Cet arbitrage renvoie bien entendu à l’idée du "libre arbitre" de l’individu. Ce "libre arbitre" est affirmé par la notion de causalité mentale connu sous le nom de "karma" tel qu’il est enseigné par le Bouddha Sakyamouni par ce dogme concis et clair : « le karma c’est les cinq agrégats (sct. skandha) ». En d’autres termes, karma désigne la cohérence conséquentielle des cinq processus cognitifs (agrégat). Que l’on soit dans l’illusion ou éveillé de nos illusions, que notre conscience soit dans la confusion ou fonctionne en toute lucidité, la notion bouddhique du karma affirme que cette cohérence conséquentielle est de notre ressort et sous notre responsabilité. La notion de karma et du libre arbitre n’est pas pour nous faire espérer obtenir le contrôle des êtres, des choses et des évènements, mais pour nous faire comprendre que nous sommes en mesure de déterminer les rapports que nous souhaitons établir entre les êtres, les choses et des évènements.

Sans doute y a t’il des choses qui ne dépendent pas de nous (stoïcisme), mais il nous est cependant possible de changer nos rapports à ces choses. Il s’avère souvent, qu’en changeant notre rapport aux choses nous en modifions du même coup la puissance que nous leurs prêtions et la réaction que nous aurions décidée. Ceci vaut également pour le rapport aux êtres et aux évènements ; et tout rapport nécessite le jugement.

L’affirmation du "libre arbitre" n’est pas suffisante pour se prétendre libre et d’user d’un arbitrage judicieux. Ce "libre arbitre" s’acquiert par un entraînement (Lo Djong) d’analyse et de méditation.

C’est là que le jugement joue son rôle déterminant en cherchant un arbitrage judicieux dans un rapport d’aspiration, de tempérance et de détachement.

Maintenant la question est : qu’est-ce qui permet de considérer comme judicieux un arbitrage ? C’est l’écoute… L’écoute de l’autre mais aussi l’écoute de soi… Par "écoute" il ne s’agit pas d’obéir ou d’être sous influence ou bien encore de répondre à nos impulsions. Une écoute juste et appropriée consiste à vouloir comprendre aussi bien l’autre que soi-même.

« La réflexion juste commence par l’écoute de l’autre »
(Nagarjouna)

Écoute et compréhension

Tous détestent se voir détestés,
Mais sans vouloir comprendre l’autre
Ils restent blessés et blessent à leur tour.
"Once de Bodhicitta"

Cette recherche de compréhension prend tout son sens sur l’idée que tous les êtres comme soi-même aspirent au bien-être. Nous avons tous nos craintes et nos espoirs. Nous avons tous nos désirs et nos répulsions, nos inhibitions et nos orgueils. Nous nous démenons tant bien que mal pour se dégager des contrariétés de la vie, de la mort, de la vieillesse, de la maladie, du manque d’affection, de l’animosité d’un autre etc. Nous nous débattons entre satisfaction et déception, compensation et vanité… puis risquons de vieillir avec nos regrets, nos remords et nos ressentiments. À qui faire nos reproches ?
Écoute et compréhension évitent de désigner des fautifs ou faire procès contre X et diviser les êtres en deux catégories : les coupables et les innocents. Écoute et compréhension permet de faire confiance à notre conscience propre et en celle des autres.

On sait qu’il est désagréable de n’être pas compris de l’autre.
On sait qu’il est agréable d’avoir fait l’effort de comprendre l’autre.
On sait la douleur de se sentir abandonné, rejeté, humilié, trahi, incompris.
On sait la joie d’avoir été vers l’autre pour le comprendre.
On sait la joie de voir l’autre chercher à nous comprendre
Comprendre ou chercher à comprendre ceux qui nous font ou semblent nous faire du tort, permet d’être en paix avec soi-même.

La conscience est un fonctionnement de nature ré-active en écho à la Bodhicitta innée et universelle à tous les êtres. Une sorte d’échographe qu’il faut écouter pour en tirer des informations. Ce fonctionnement ne procède pas d’une intention délibérée en rapport à un objet. Il s’agit d’une intentionnalité, qui n’ayant aucun objet en vue, contient sa propre finalité ; celle d’être conforme à la Bodhicitta innée.

Le dictamen de notre propre conscience est nécessaire pour se savoir en accord avec soi-même mais il n’est pas suffisant. Il faut également l’écoute de l’autre. Une écoute empathique avec la compréhension préalable que l’autre dispose d’une similitude de nature primordiale, Bodhicitta…

Égocentrisme et alter-égocentrisme
L’égocentrisme est hâtivement considéré comme la racine de nos malheurs et l’altruisme comme étant la racine du bonheur. Pris au pied de la lettre et sans autre discernement, une approche manichéenne de formules comme « se soumettre aux épreuves de Dieu » ou « aux autres la victoire, à soi la défaite » risque d’entraîner un comportement quelque peu réducteur et radical, privé de bon sens et d’initiative personnelle. Dans l’esprit de certains, ces formules prennent l’aspect de slogans aux ambitions héroïques, un appel au combat « contre l’ego ». Tellement préoccupé de leur égocentrisme, donner « la victoire à l’autre » conduit à laisser l’autre « en plan » avec ses émotions. On laisse la victoire au jaloux et on se console de le savoir jaloux, puis on assume la défaite d’avoir été la victime d’un jaloux sans trop se compromettre. Victor Hugo, dans Tas de pierres, disait : « être contesté c’est être constaté ». Belle pirouette pour insinuer qu’on est victime de jaloux pour en trouver fierté dans le dédain. Le complexe d’ego peut virer à la condescendance avec ses postures politiques ou religieuses. Un complexe qui nous inhibe jusqu’à ne pas savoir recevoir cadeaux ou compliments, penser ne pas les mériter, ne pas savoir être fier de soi. C’est tellement étriqué qu’en guise de combat contre son ego, on se cantonne à garder bonne conscience et à préserver son image. Avec un peu de chance, notre inhibition et notre résignation feront figure de modestie et de pureté.

La pratique est profitable si l’on commence par vouloir se décomplexer de ce fantasme guerrier envers ce supposé ego. Ne serait-ce que commencer à prendre soin de soi peut tout aussi bien être une bonne façon d’aider autrui en lui suggérant d’en faire autant. Savoir accepter les remerciements, les cadeaux et les compliments est le minimum de respect envers l’autre. Être attristé des critiques et des malveillances à notre égard est un minimum de considération de l’autre si l’on veut comprendre et laisser une porte ouverte à la communication. Il n’y a pas de combat. Juste rester à l’écoute de ses sentiments et envisager que l’on est tous semblablement sensibles.

En fait, la racine de nos malheurs c’est le manque d’intelligence qui tend à opposer égocentrisme et altruisme et penser que l’esprit pourrait se défaire de l’un à l’avantage de l’autre. Tendre à un égocentrisme exclusif de toute considération d’autrui ou tendre à un altruisme exclusif sans un minimum d’écoute respectueuse de soi, de nos aspirations et de nos plaisirs, est une cause de confusion et d’inefficacité. Ces deux ne s’opposent pas et participent de la dialectique naturelle de l’esprit. La tendance serait de choisir l’un au détriment de l’autre. C’est le type de choix qui tente de résoudre en optant pour un absolu. Cela se fait contre le naturel co-émergent (sct.sahaja). Chasser le naturel, il revient au galop. Ainsi, l’altruisme exclusif induit une démarche d’abnégation douteuse dont on tire compensation et autosatisfaction. Ce type d’altruisme ne comble finalement pas et nous optons pour un égocentrisme extrême plein de ressentiment, de reproche, de déception, de cynisme et de misanthropie.

Prenons l’exemple du modèle astrophysique de notre antiquité qu’on appelle « géocentrisme » et dont j’aime rappeler l’anagramme « égocentrisme ». Quand le géocentrisme était un modèle exclusif, notre rapport à l’univers se référençait sur une observation, non pas foncièrement erronée, mais partielle et incomplète parce que se voulant exclusive. Quand le modèle héliocentrique fut admis, l’observation s’enrichit d’un nouveau référentiel tout en admettant la validité relative d’un référentiel géocentrique pour un usage météorologique ou écologique par exemple. Le soleil n’étant pas non plus le centre de l’univers, d’autres référentiels se sont avérés possibles comme le référentiel galactique et ainsi de suite. En fait, chaque étoile, chaque planète, chaque corps céleste peuvent faire office de référentiel d’autant qu’aucun de leur centre ne se trouve immobile.

C’est au regard de cette infinité de référentiels que je préfère au terme « altruisme » le terme « alter-égocentrisme ». Outre le pathétisme qu’il peut susciter, le terme altruisme induit une considération collective d’autre au seul fait d’être autre et qui sous-entend l’intention uniforme d’aider pour se croire n’être pas égoïste. Le terme « alter-égocentrisme » met l’accent sur une considération distinctive de « chacun à chacun » (tib. so so) et cependant semblable à soi-même de par son égocentrisme propre. C’est le sens même de l’intelligence du discernement qui se dit justement en tibétain : so so tok paï yéshé (so.so.rtogs.paï.yé.shés).

Il faut entendre par égocentrisme un référentiel cognitif qu’il ne faut pas confondre avec un trait de caractère appelé « égoïsme ». Le fonctionnement cognitif de l’esprit est dialectique, en d’autres termes, égocentrisme et alter-égocentrisme sont des référentiels co-émergent (sct. sahaja). Quand le fonctionnement dialectique naturel de l’esprit n’est pas réalisé, se fige une dissociation que l’on peut appelé dualité et sur laquelle la soif tente de se trouver une réalité. À défaut de réalité, l’esprit est une merveilleuse « machine » à concevoir en vertu d’une dialectique naturelle. Ainsi, la conscience conçoit « du » moi me sachant ne pas être un autre et la conscience conçoit « de » l’autre le sachant n’être pas moi. Selon l’intentionnalité (sct. cetana) les deux concepts se partagent les deux faces (explicite-implicite) co-émergentes d’une même médaille.

Empathie
Le Christ propose d’aimer son prochain comme soi-même parce qu’on ne peut pas savoir ce qu’est aimer l’autre sans avoir une idée claire de ce qu’on entend soi-même par être aimé. L’égocentrisme et l’alter-égocentrisme sont deux polarités référentielles (centrisme) qui doivent être considérées de concert dans toutes nos relations. En établissant une exclusivité de l’un sur l’autre, on nie leur réciprocité co-opératrice et on crée une dualité. En maintenant cette dualité nous aurons quelques difficultés à faire appel à notre jugement cognitif pour réfléchir par soi-même et préférerons en rester à nos « bons sentiments ». L’intelligence consiste à établir une synergie de ces deux polarités référentielles sans exclusivité l’une de l’autre. Cette synergie permet l’équitabilité du rapport de soi à l’autre et de l’autre à soi puis la considération de l’autre comme soi-même et enfin d’envisager que l’on est un autre pour l’autre.

L’empathie ne consiste pas à pâtir avec l’autre comme le suggère le terme « compassion ». Si vous « prenez » sur vous la souffrance comme telle de l’autre (Tong Lèn) on risque de se retrouver avec deux impotents infantiles en communion de pathos qui se lamentent du grand et méchant samsara. Peut-être que cela nous semblera juste parce qu’on se voit être bon quand on souffre avec l’autre. C’est bien légitime, mais cela reste de l’altruisme palliatif à notre complexe d’ego.

La bonté (sct. karuna, tib. nying djé) que suscite l’empathie est sans complaisance et nous donne le courage de mettre le doigt sur l’illusion que l’autre se refuse de voir, quitte à se faire passer pour un méchant égoïste et sans compassion alors que les VRP de la compassion nous paraissent plus sympathique et réconfortant. Leur message est lisse et inspirant et si simple à comprendre qu’on y adhère illico. Il y a des choses gentilles à faire et des choses méchantes à ne pas faire.

Cette bonté assume (Lèn) de reconnaître la souffrance de l’autre mais la comprend comme le symptôme de l’ignorance et de nos illusions conséquentes. En réalisant la vacuité de nos illusions nous savons de quoi relève l’intelligence au bonheur et c’est cela que nous rendons disponible à l’autre (Tong) dans la pratique de Tong Lèn.

Sur le chemin du Bodhicharya, on développe le courage d’admettre la souffrance comme le symptôme d'une illusion. Par ce courage, le Bodhicharya envisage la réalisation de la vacuité comme matricielle de la « grande bonté » (sct. mahakaruna) et de capacité (sct. upaya) (cf. Gyu Lama d’Asanga). En assumant ce courage, on obtient alors les Terres de Bodhisattva. Les grammairiens tibétains ont traduit le sanscrit Bodhisattva par Djang Tchoub Sèm Pa, en rajoutant cette dernière syllabe « Pa » de Pawo pour spécifier cette nécessité de courage.

L’empathie à l’autre contient des risques qui justement participent de la beauté des relations humaines. Une relation naturelle en toute simplicité et sans malice nous expose à l’autre et la communication reste le meilleur moyen de s’améliorer.

Communication
La communication est l’outil de la raison et de la paix, tant à l’échelle du simple voisinage qu’à l’échelle de la politique internationale. Elle est l’outil d’un individu soucieux d’équilibrer émotionnel et raison. La communication permet de gagner en estime de soi car elle nécessite d’abandonner les préjugés sur l’autre. Encore faut-il le vouloir.

Parfois on tente de conjurer nos peurs en justifiant nos discriminations et nos procès. La communication directe deviendra alors insupportable, improbable puis impossible. Dans l’obligation, on fera appel à un médiateur. Dans la frustration, on comptera sur le colportage et la rumeur. Dans notre solitude mentale, on remâchera les mots d’une parole qui survit.

Parfois on ne s’imagine pas avoir des préjugés ou des croyances quand on sert une vérité transcendante : raison d’état, nationalisme, végétarisme, obéissance à dieu ou à son gourou suprême. Pourvu qu’on se sente sincère pourquoi envisager le bénéfice du doute. Si « ma » transcendance me vaut d’être sincère tous les moyens sont justifiés : discrimination, sentence, excommunication. Pour l’un cela s’appelle fidélité, pour d’autre cela s’appelle intégrisme.

Jugement et procès rétributif
Je disais précédemment qu’il s’agit de savoir de quelle manière on juge et aussi ce qui est jugé. Pour parler de la manière de juger, distinguons le jugement et le procès mental. Comme cela a été dit, le jugement dont je parle ici est une faculté naturelle de la conscience qui met en œuvre des aptitudes intellectuelles comme le doute, l’analyse, la raison, la compréhension etc. Ce jugement ne ressent pas le besoin d’aboutir à une sentence. Ce jugement ne cherche qu’à comprendre et ne peut être que vertueux et bénéfique à la lucidité. Sans doute s’élèveront dilemme et cas de conscience et me sentirais-je moins sincère, mais c’est le gage de l’honnêteté et de la bonne volonté. Quand on a décidé de gagner en lucidité on ne peut pas se plaindre que la conscience joue son rôle et qu’elle se montre inconfortable.

Par procès mental, j’entends les manœuvres procédurières qui encombrent notre esprit sous l’emprise de nos distorsions émotionnelles (sct. klesha) tant que l’on reste sur des considérations d’amour propre et d’attachement à soi. Dans un référentiel exclusivement égocentrique cela entraîne un procès mental. On réclame reconnaissance et réparation de nos blessures. Notre esprit devient un véritable tribunal où défile avocat, procureur, témoin à charge et à décharge, tout ceci dans un brouhaha mental parfois obsessif. Cela peut aller crescendo si nous ne trouvons pas satisfaction. Il nous faudra, à un moment donné, un coupable et une sanction. Malheureusement, cela ne suffira jamais. Le karma de la répulsion-aversion est insidieux. La répulsion-aversion est une distorsion qui va du simple reproche jusqu’à la haine infernale.

Contrairement au jugement, ce type de procès est rétributif. Cela veut dire qu’à un moment donné on va s’octroyer le droit d’énoncer un verdict qui, s’appuyant sur le fait des actes, se divise sommairement en deux grands types : récompense ou punition. Cela suppose une catégorisation des actes par faute ou mérite. À tel acte tel blâme, à tel autre telle louange. Les justifications de ces verdicts sont binaires et immatures et procèdent d’un référentiel exclusivement égocentrique.

Certains adultes en viennent à des comportements de « cour d’école » avec des arguments et des sentences qui rappellent quelques « il est méchant, c’est plus mon ami » ou « je ne te parle plus »… En toute sincérité, on se retrouve à taxer « d’égoiste celui qui ne pense pas à moi » (Eugène Labiche).

L'individu et ses actes
L’individu ne se définit pas par ses actes.
L’individu se définit par ce qu’il pense de ses actes.

Après la manière de juger, voyons ce que l’on juge. Le jugement se porte sur divers domaines comme celui des évènements, des choses, des idées etc. Je vais me cantonner au jugement sur l’individu qui peut se faire en plusieurs rapports. Par exemple : juger d’un individu en rapport à son apparence physique ou vestimentaire, juger d’un individu en rapport à sa fortune, à sa voiture, à son orientation sexuelle etc. Je vais me centrer sur le jugement de l’individu en rapport à ses actes : faits et gestes.

1) L’individu se définit par ses actes.
Cette définition courante où « l’individu se définirait par ses actes » est suffisante quand on se contente d’un procès d’intention et d’intégrité. L’acte étant une des parts "visibles" de l’individu tout comme son apparence physique, sa voiture, son style de vie etc. C’est plus commode pour un jugement procédurier. Ce type de jugement ne s’embarrasse pas des nuances de l’analyse et des arcanes de la conscience. Le jugement procédurier dispose d’une nomenclature d’actes négatifs et positifs à seul fin de déterminer un individu comme étant négatif ou positif.

Il y a en chacun de nous ce réflexe de jugement réducteur et binaire. Karmiquement parlant, ce réflexe s’opère au stade de l’agrégat « sensation ». Cette expérience proprement « sensitive » de notre conscience, où l’information est à "fleur d’esprit", est comparable pour moi au fonctionnement réactionnel du règne végétal. On est souvent tenté d’en rester là et de ne pas user de raisonnement et de jugement analytique, surtout si l’on se complait dans un sentiment de « bonne conscience ». C’est sur la base de ce « sentimentalisme » que l’on élabore un moralisme pouvant aller jusqu’au fondamentalisme et à une radicalisation. Alors qu’on part, semble t’il, d’un bon sentiment, on se retrouve à culpabiliser l’autre, qui ne ressent pas de la même manière, et à lui imposer notre point de vue.

Les actes considérés comme négatifs attribués à l’autre permet de s’innocenter soi-même et de se réconforter de n’être pas semblable à ce type d’individu capable de faire ce qu’il a fait : «  Ne faisant pas ceci, je me considère comme meilleur ». Cette procédure est inévitable puisqu’on définit l’autre comme on se définit soi-même, c’est-à-dire selon ses actes.

S’en tenir exclusivement à l’acte pour juger l’autre permet soit de s’y associer soit de s’en dissocier. Ce qui fait l’homogénéisation d’un groupe. Pour peu que l’on serve une cause idéologique, politique ou religieuse et même artistique, on se conformera à un code moral fait d’interdits et d’autorisations. Le zèle aidant, on est prêt à faire justice avec son code pénal adapté. Une radicalisation de ce type de jugement dans un groupe peut amener à décréter certains individus comme infréquentables et l’excommunier de ce groupe ; la communication pouvant mettre en péril l’homogénéité du groupe.
Cette première conception se rencontre aussi bien chez des individus que dans certains pays qui adoptent des procédures de justice rétributive souvent expéditive fondé sur un moralisme radical.

Parlant du jugement dernier, Saint Paul dit : « nous serons mesurer avec nos propres mesures ». Lorsque l’on s’autorise un procès rétributif sur les actes d’une personne, on introduit un processus karmique qui nous conduit finalement à des actes de mêmes conséquences karmiques. Dans les pires scénarii, ce type de procès peut conclure sur des verdicts comme la vengeance, le lynchage, la lapidation, la peine de mort…

2) L’individu se définit par ce qu’il a pensé, pense et pensera de ses actes.
Si, par contre, nous concevons que l’individu (soi-même et autrui) se définit par ce qu’il a pensé, pense et pensera de ses actes, notre jugement porte naturellement sur ce qu’il pense de ses actes. On n’utilise pas ce jugement pour être reconnu comme victime et demander réparation et sanction. On ne s’en tient pas à notre expérience sensitive qu’évoquent les actes en eux-mêmes. On fait appel à l’analyse et la compréhension. Tenant compte conjointement des deux polarités, égocentrisme et alter-égocentrisme, ce jugement n’est pas procédurier et nous donne la possibilité de faire confiance à la conscience. Nous savons que nul n’est irréprochable et nous savons ce que nous avons pensé et ce que l’on pense de nos actes passés. En tenant compte de l’alter-égocentrisme de l’autre on s’améliore dans le jugement qu’on l’on a de soi-même et l'on se sent bien avec soi-même. Je me souviens de la réponse de Lama Orgyèn Ouangdu quand quelqu’un lui demanda pourquoi était-il toujours souriant ? « Parce que je ne vois pas de faute chez l’autre ».

Si on sait user du jugement on peut se laisser embarrasser par le doute et l’interrogation. Nous ne dénaturerons pas le doute en suspicion et l’interrogation en prière. Doute et interrogation sont profitables parce qu’en nous perturbant ils dévoilent nos croyances et nos compensations. Si on sait user du jugement on peut se laisser « inconforter » par nos dilemmes et nos cas de conscience.

Certains points de la pratique de Lo Djong, l’entraînement de l’esprit, nous invite à ne pas « prendre à défaut l’autre », c’est-à-dire ne pas s’octroyer le droit d’être juge des actes d’autrui. Il n’est pas de notre ressort de donner un verdict. Laisser le soin à l’autre d’être juge pour lui-même de par sa conscience. C’est le sens du « pardon » sans condescendance… Le sens de « pardonner » est de rendre la part de conscience à chacun parce qu’on a confiance à la conscience de chacun qui participe de sa nature éveillée, Bodhicitta.

À plus ou moins long terme, la conscience fait son œuvre rédemptrice. Pour certain c’est rapide comme par exemple Saul, qui deviendra saint Paul, et aussi Milarépa. Si l’on s’en tenait aux actes pour définir Saint Paul et Milarépa on serait bien embarrassé. On pourrait se dire que Milarépa est un criminel qui a réussi à échapper à la justice en allant méditer dans la montagne. Comme pour chacun, les actes de quelle époque serviraient à définir telle personne ?

La perfection et l’infaillibilité sont des chimères (1) qui finissent toujours par rendre "bêtes et méchants", "lâches et rigides", "tristes et haineux".
Aussi, donnons-nous, à soi-même et aux autres, le droit à l'erreur et le devoir d'apprendre sur soi-même et de comprendre l'autre.
Admettre nos erreurs anoblit nos faiblesses. Apprendre de nos erreurs donne courage. Comprendre l'autre est le sens d'une vie humaine.

Justice
Ce qui vaut pour les individus le vaut également pour les sociétés qui se trouvent être un ensemble d’individus. La justice d’un pays est à l’image de la politique menée par un groupe d’individus. Là aussi, la définition qu’il est fait de l’individu au sein d’une société détermine le type de jugement que se donnera d’appliquer la justice de cette société. Je pense qu’on peut résumer en deux types de justice. Une justice « rédemptrice » et une justice « rétributive ».
Pour se faire un jugement, la justice « rédemptrice » s’appuie sur l’étude des causes et des circonstances objectives ainsi que des raisons et pensées subjectives des accusés et des victimes. Elle est rédemptrice parce que la peine prononcée n’est pas faite pour punir mais pour faire comprendre et permettre de faire à chacun son travail de « pardon ». Certaines victimes d’un procès sont parfois frustrée d’une peine prononcée parce qu’il ne l’entendent pas comme çà. Elles pensent qu’en voyant l’accusé punit et le voir souffrir du verdict cela pourra soulager leur souffrance. Une telle attente ne peut pas effacer les douleurs.
La justice rétributive s’appuie sur l’acte comme tel (talion) et applique un jugement par réciprocité de l’acte et de la sentence. Ce qui peut donner une justice inquisitoire et expéditive comme dans les tribunaux d’exception de type militaire ou théocratique. Ce type de justice rétributive sévit actuellement encore dans certains pays. Elle peut sévir aussi dans les microsociétés du monde de de la politique, de l’entreprise, des mouvements artistiques, du religieux, des clubs et des associations. Il suffit d’un groupe d’individus, au service d’un maître à penser ou d’une idéologie, qui se sent en droit de décréter : infidélité, exclusion, bannissement, trahison, hérésie etc.

Note
(1) L’apparence de la Chimère mythique se compose du corps d'un lion, d'un bouc et d'un serpent que l’on peut comprendre comme l’emprise de la suffisance, de l’avidité et de la mauvaiseté.