MYoga bouddhique

Transcription extrait d'un enseignement original de Lama Neldjorpa Shérab

sur le véhicule unique du yoga bouddhique

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I. Introduction

Le yoga prend son origine en Inde. À l'époque du Bouddha Shakyamouni , le yoga est très largement et depuis très longtemps pratiqué et expérimenté. Le Bouddha Shakyamouni n'apporta pas de nouvelles méthodes à proprement parler, que ce soit au niveau de l'octuple sentier, de la méditation (samatha et vipassana), des tantras et du yoga.

Par la réalisation du Parfait Éveil, l'enseignement du Bouddha Shakyamouni consistait à établir une cohésion entre trois principes indissociables d'une voie spirituelle. Ce sont la Vue, la Pratique et la Conduite.

Ce Parfait Éveil se définit comme la co-émergence de l'expérience de la vacuité et de l'établissement de la compassion. Par l'entraînement spirituel nous dissipons (tib. Sang) les voiles (du plus grossier au plus subtil) qui obscurcissent la nature ultime de notre esprit. La réalisation de la Vacuité est l'ultime expression de la Pureté non-duelle, primordiale. La compassion innée de notre nature s'épanouit (tib. Gyé) instantanément dans tout l'espace incréé de notre esprit.

La Vacuité est mère de Bouddha (tib. Sangyé) et Bouddha est Compassion.

La Vue bouddhique est donc basée sur l'expérience directe et ultime de la Vacuité (sct. Shounyata). Par Vacuité, on entend une double affirmation qui frise le paradoxe. Il est affirmé d’un côté : l'absence d'entité en tous les phénomènes et en l'esprit et d’un autre côté : ces phénomènes et l'esprit sont un continuum clair d'apparences transitoires. Autrement dit la vacuité d’entité permet la plénitude des apparences et de leur expérience. On ne trouvera pas d'entité, c’est-à-dire une chose absolument indépendante réductible en une unité de temps et  trois unités d'espace conjointes. C'est la base de la relativité et de l'interdépendance des phénomènes et de l'expérience.

La nature de Bouddha est vacuité. La nature de la vacuité est compassion.

Il ne faudrait pas penser que le mot Bouddha désigne une entité plus absolue et transcendante que le reste du monde. Bouddha est le terme pour désigner l'expérience directe de la vacuité au-delà de toute dualité.

 

II. Vue, Pratique et Conduite

Avant de pratiquer une méthode particulière, il est important de comprendre les instructions concernant la Vue. Aujourd'hui, tout particulièrement en Occident, nous prêtons de l'importance à la méthode en tant que telle et nous la définissons parfois par des caractéristiques strictement géographiques. Les méthodes deviennent des produits de consommation avec une notion du "prêt à expérience". On peut voir des personnes chercher la méthode miracle ou la dernière découverte dans les grimoires de civilisation lointaine ou disparue. On peut voir des personnes changer de méthodes à la première déception venue ou la fréquenter comme on va à un club et se contenter des petits effets spéciaux qu'elle suppose procurer. Soyez des consommateurs avertis, vigilants et critiques. Avertis de la Vue, vigilants de votre Pratique et critiques du Fruit.

La Vue expose la base, le moyen et son objet, puis le fruit de la Pratique. Une conception certaine de la Vue permet d'établir une aspiration claire et une adhésion intelligente à la Pratique. Si nous n'avons pas écouté et réfléchi correctement à la Vue, notre Pratique, notre Application aux méthodes, ne pourra pas nous amener à l'expérience directe de la Vacuité. Nous penserons peut-être avoir en main des méthodes ultra secrètes et puissantes. Notre confusion nous fera peut-être même faire "des expériences" sensationnelles, voire extrasensorielles. Mais nous n'échapperons pas à l'illusion d'une entité et aux souffrances du samsara.

Une importance particulière doit être mise à la fois dans l'exposé de la Vue du côté de l'instructeur et dans l'écoute, réflexion et méditation du côté de l'élève. La compréhension de la Vue fait que nous pourrons intégrer les méthodes que nous pratiquons sur la base de la méditation de Samatha et Vipassana. L'élève peut alors consacrer sa Conduite au quotidien. La Vue d'une tradition est le label de garantie entre l'élève et l'instructeur. L'élève sera à même de réfléchir sur l'exposé de l'instructeur. Lui-même peut évaluer le type de pratique à dispenser à l'élève en fonction de sa compréhension. Si je peux faire un parallèle avec les Cinq Chemins, cela correspondrait au premier, le Chemin de l'Accumulation.

C'est la cohésion entre la Vue et la Méditation qui rend efficientes les méthodes. L'objectif fondamental de la Méditation est de joindre la Vue à la méthode. Ce qui peut être associé au Chemin de la Jonction. Tout le long de ce Chemin, nous avons l'opportunité de faire des expériences. L'objectif bouddhique de la méthode n'est pas tant l'expérience spécifique à la méthode, mais plutôt l'assimilation de cette expérience à la vacuité. Pour cela il est indispensable de comprendre et d'appliquer la Vue dans la Pratique avant de pouvoir espérer réaliser la Vacuité.

La finalité n’est pas que notre esprit fasse des expériences
mais que nous fassions l’expérience de la nature de notre esprit.

La Conduite consiste alors à appliquer cette assimilation (expérience et vacuité) dans l'activité, dans tous les aspects de la vie et de la mort. C'est l'union de la Vue dans l’activité. Le mot Conduite en tibétain (pyod) a également le sens de "jouir". De même qu’on peut jouir d'un bien, on fait usage de nos expériences dans le « quotidien ». C'est la Conduite ultime du Yogi (tib. Neldjorpa) dénué de doute, d'hésitation et de honte

Les méthodes spirituelles sont nombreuses et toutes ont leur spécificité. Quand elle est menée avec la concentration (sct. Dhyâna : tib. Samtèn), la méthode entraîne une expérience qui, par notre Vue juste et notre habileté à la méditation de Vipassana, vient à s'exprimer dans la plénitude de la Vacuité. La saisie en l'expérience en tant que telle est un obstacle à l'Éveil. L'esprit qui se concentre et s'adonne à des méthodes peut faire des expériences de toutes sortes : l'apparition d'images non-conceptuelles en rapport avec la Pacification, des effets de Félicité plus ou moins probante, un positionnement dans la Connaissance non-obstruée, etc... Toutes ces expériences sont le signe d'une adéquation de la concentration et de la méthode. Si nous avons conçu une finalité dans ces expériences nous aurons du mal à établir fermement la Vue juste dans notre Méditation. Il faut donc pouvoir user de l'opportunité d'une expérience spirituelle pour en réaliser la Vacuité. C'est une phase difficile dans la voie spirituelle bouddhique. C'est pour ainsi dire le début véritable de la Méditation. C'est à partir de là qu'il est nécessaire d'avoir un instructeur habile et compétent. Il faut avoir obtenu suffisamment de souplesse dans la Méthode et de fermeté dans la Vue de la vacuité.

En général, on peut dire qu'il y a les expériences et la réalisation proprement dite. Les expériences relèvent du relatif et la réalisation à trait à l'ultime nature de l'esprit, des phénomènes et de l'expérience. Parmi toutes les expériences, il y a celles qui font suite à une pratique cohérente et celles qui font suite à une pratique erronée. Les expériences cohérentes sont souvent répertoriées et annoncées dans les commentaires des Yogis ou des Lamas. C'est l'héritage d'une lignée de transmission. Ces expériences entraînent la gratitude, la dévotion envers le ou les Lamas et plus tard la compréhension de ce qu'on appelle la Vue Pure. Ce sont les signes indissociables. Réunissant une attention parfaite, une joie parfaite, une absorption (Samadhi) parfaite et une équanimité parfaite, on progresse sur le Chemin de la Vision et les premières Terres de Bodhisattva.

Les expériences erronées ne sont pas le propre du débutant mais plutôt de "l'idiot" au sens strict du terme. On a laissé fonctionner notre "particularité". Notre vue particulière, notre façon particulière de se tenir, de méditer, de visualiser, d'envisager la Paix, la Félicité, parfois par complaisance ou paresse, parfois par orgueil ou arrogance, parfois par espoir, anticipation, parfois encore par opacité ou mystification. Ces expériences sont souvent impressionnantes. On en est impressionné. Parfois cela laisse le goût d'impression vague aussi. Quand on commence la méditation de Samatha, des souffles subtils "se décantent" et amènent des expériences. On peut se laisser très vite entraîner et leurs laisser prendre le dessus sur notre vigilance et notre aspiration. Cela se passe quand l'esprit se place dans un certain confort de tranquillité et de bien-être au niveau de la quatrième étape de Samatha : le placement parachevé. À ce point de la méditation, il faut se conduire comme Ulysse envers les sirènes. S'attacher au mât de notre aspiration, garder le cap et ouvrir notre espace de vigilance. On passera alors la cinquième étape de Samatha : la maîtrise.

Maintenant il faut préciser ce qu'on appelle une réalisation. Une réalisation implique une intégration au niveau des souffles de sagesse primordiale. Ce qui devient indélébile dans le continuum de l'individu après même la mort ou une renaissance. Cette intégration ne vient pas par miracle mais à la suite d'un effort et une vue juste, une application vigilante et persévérante. Cette intégration ne laisse pas un sentiment d'impression vague mais une certitude sobre, une Foi compatissante. Les intégrations nous font parcourir les dernières Terres de Bodhisattvas jusqu'à la Réalisation ultime de l'état de Bouddha, l'intégration ultime de la vacuité.

 

III. Kou-Nyé, Trulkor et Yoga

1) Kou-Nyé

Nous n'utilisons pas habituellement le terme de yoga quand il s'agit d'exercices physiques. Cependant on peut les inclure dans la démarche yogique et c'est ce qui est fait à l'ermitage Yogi Ling. Il y a d'abord les exercices de Kou Nyé qu'on peut traduire par "approche par le corps". Cela peut aller du massage rudimentaire et global que l'on retrouve dans le Yoga de l'intériorité de Kalou Rinpotché, jusqu'au massage précis des points d'énergie le long des méridiens. On peut comparer ce type de massage au Shiatsu japonais et au Nuad Bo-Rarn thaïlandais. Dans les exercices de Kou Nyé se trouvent également des exercices de massage plus intérieur. Par des mouvements lents, parfois asynchrones, on développe une conscience sensitive et équanime qui amène à un automassage interne. Nous trouvons également dans ces Kou-Nyé les instructions de méditation de la marche lente.

Ces exercices sont accessibles à tous et ne nécessitent pas un engagement bouddhique. Cela signifie que le Lama n'a pas besoin de savoir si l'élève a une compréhension certaine de la Vue bouddhique. Une incompréhension de la clarté-vacuité n'empêchera pas d'obtenir des résultats. Ces exercices sont bénéfiques quelle que soit la Vue que nous adoptons. La base des exercices de Kou-Nyé est le corps et la concentration. Ces exercices apportent très rapidement une stabilité du corps et de l'esprit.

Kou-Nyé est l'aspect extérieur du chemin yogique

2) Trulkor  (sct. Yantra)

Ce sont des exercices physiques souvent dynamiques et vifs qui en eux-mêmes n'apporteraient rien. On y associe des visualisations et des exercices de souffles. Pour que ces trulkors apportent tous leurs bénéfices, l'élève doit avoir une compréhension plus certaine de la Vue, une parfaite stabilité dans la visualisation et l'objectif clairement défini. Ces trulkors dissipent les obstacles liés aux canaux et souffles résiduels. Ils sont pratiqués généralement de pair avec le yoga de Toumo (Chaleur intérieure).

Trulkor est l'aspect intérieur du chemin yogique

3) Yoga

Yoga est l'aspect intime du chemin yogique

Quand on parle de yoga dans les enseignements bouddhiques, cela se rapporte aux six yogas essentiels ; le yoga de Toumo, du Corps Illusoire, du Rêve, de la Claire Lumière, du Transfert et du Bardo. Ces six yogas ont été transmis au Tibet, Népal, Bhoutan etc… principalement par le Yogi Naropa et les deux Yoginis Nigouma et Soukhasiddhi. Ces six yogas ne sont pas spécifiquement des méthodes bouddhiques. Ces six yogas étaient pratiqués en Inde et plus particulièrement en Pays d'Uddiyana à l'est du Cachemire. Encore de nos jours des Yogis Shivaïstes s'exercent à ces yogas. Cependant, Naropa, Nigouma et Soukhasiddhi sont des yogis qui adoptèrent la Vue bouddhique sur l'ultime nature de l'esprit. À travers leur yoga, ils ont transmis la Vue, la Méditation et la Conduite et c'est ce qui fait la filiation d'une tradition ininterrompu depuis le Bouddha.

Le yoga bouddhique est une pratique impliquant une aspiration à la réalisation de la Vacuité pour le bien des êtres et un engagement au niveau des trois véhicules : Hinayana, Mahayana et Vajrayana. Dans l'approche méditative du yoga, on parle de canaux (sct. Nadi, tib. Tsa), de souffles (sct. Vayu, tib. Loung) et de gouttes (sct. Bindu, tib. Tiglé). Les canaux, les chakras etc... n’ont pas d’existence propre et ne préexistent pas à notre Samadhi. C'est la qualité de notre Samadhi qui rend efficientes leur visualisation. Leur visualisation ne doit pas être parasitée par toute une mystification que l'on trouve de plus en plus dans le courant New Age.

Pour pratiquer le yoga il faut une ferme stabilité qui placera l'esprit en un point du corps. On utilise pour cela la visualisation de canaux et chakras. L'état d'équanimité unifie en ce point, l'esprit et le souffle. Cette jonction (sct. Yog, tib. Djor)) de l'emplacement, des souffles et de l'esprit est un prana en une synchronicité de l’attention au corps, au verbe et à la pensée. Associant le bindu et les instructions intimes du Lama sur la nature ultime (sct. A, tib. Nel), le prana s'épanouit en la Clarté-Vacuité co-émergente (sct. Sahaja). On dit familièrement passer dans le canal central.

Intégration au niveau des canaux (sct. Nadi) correspond à la stabilité de l'absorption. Intégration au niveau des souffles (sct. Vayu) correspond à la co-opération esprit-souffle et entraîne l'équanimité parfaite. L'intégration au niveau des gouttes (sct. Bindu) correspond au prana et entraîne une connaissance claire. Cette méthode est particulière au yoga, mais nous la retrouvons en d'autres termes dans le tantrayana et mantrayana avec l'usage d'un Yidam (divinité), de son mantra et des trois types de samadhis.

En yoga, les méthodes sont très simples en soi. La subtilité relève plutôt de la cohésion exigée entre la Vue et la Méthode. Il est demandé au yogi d'avoir une certitude et une confiance dans la Vue et la Méthode avec une perspective claire du Fruit. Ces acquis lui permettront de s'appliquer avec simplicité et non plus avec technicité. Si l'élève n'a pas obtenu cette confiance dans la perspective du Fruit cela veut dire qu'il n'a pas même établi une fermeté dans la Vue et une certitude dans la bouddhéité inhérente à son esprit. Il n'abordera pas les yogas avec simplicité et pourrait alors en être déçu puis faire le reproche de son insuccès aux Lamas ou au Dharma lui-même. En cela, les yogas sont dit secrets. Ils sont surtout préservé de la déception et du gâchis. Il serait plus juste de dire que ces yogas sont "intimes" et demandent donc une certaine pudeur. Il est indispensable d'avoir cette confiance simple et sans malice, sincère et pudique, dans les instructions et le Lama, dans le potentiel d'Éveil (sct. Tathagatagarba) et son actualisation.

 

IV. Les six yogas essentiels

1) Chandali, le chemin de la méthode où la chaleur-félicité flamboie spontanément.

2) Mahakaya, le yoga du Corps illusoire où attachement et aversion disparaissent spontanément.

3) Svapnadarsana, le yoga du rêve où l'illusion sur les apparences est dissipée spontanément.

4) Prabhasvara, le yoga de la claire lumière où l'ignorance se dissipe d'elle-même.

5) Samkranti, le transfert de conscience par lequel on obtient à la mort l'état de Bouddha sans pratique.

6) Antarabhava, le yoga du Bardo du devenir où l'on réalise le Sambhogakaya de l’Éveil.

 

V. Conclusion

J'ai essayé d'expliquer ce qu'est le yoga bouddhique en mettant l'importance sur la compréhension de la Vue. Il n'y a pas à proprement parler de méthodes bouddhistes. C'est une affirmation qui peut étonner mais qui doit susciter la réflexion sur le sens de notre pratique. Il y a une Vue bouddhique et surtout une cohésion bouddhique de la Vue et de la Méditation qui conduit au Fruit. En fin de compte, ce qui fait une tradition authentique c'est cette cohésion. Que ce soit une Vue, brahmique, shivaïque, biblique, taoïste etc, l'enseignement se doit de transmettre et maintenir leur cohésion propre. Les instructeurs ne sont pas les seuls responsables de la pérennité d'une tradition. L'exigence et la motivation des élèves font qu'une tradition reste vivante et intelligente. À notre époque, nous avons un grand choix de traditions authentiques et cohérentes. En tant que bouddhiste, je les conçois comme l'émanation de la compassion de Bouddha. Tout particulièrement, j'ai la certitude que le yoga bouddhique amène à l'Éveil.

Je souhaite que dans ce petit exposé brouillon il puisse y avoir quelques idées utiles pour votre pratique.

Je rend hommage au Lama ultime, l’esprit même, et à tous les Instructeurs de toutes traditions qui partagent la joie d'explorer la nature de l'esprit ...