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Les cinq Dhyanis Bouddhas

Le mandala de l'esprit/phénomène

 

 

 Mandala des cinq éléments

 

Introduction

 

1. Mandala

 

Tout comme le principe du pentalpha de notre tradition ésotérique, le chiffre cinq (gr. penta) est emblématique au principe du mandala auquel j’aime y associer l’idée du Tout (gr. pan) que l’on retrouve dans pantacle[1].

 

Dans la contemplation bouddhique, un mandala désigne un système dynamique et cohérent répondant à la Loi naturelle de la manifestation des cinq Éléments génésiaques (Espace, Air, Feu, Eau et Terre), un système qui a toutes les caractéristiques d’un merveilleux mystère dont la réalisation se définit comme « exquise et d’une saveur sans égale[2] ».

 

En tibétain, mandala se dit "kyil-khor", littéralement "centre-cercle" non pas dans l’idée géométrique et statique d’un cercle avec son centre mais dans le sens d’une respiration non-née et incessante allant du vide à la plénitude et de la plénitude au vide. Personnellement, la formule qui m’inspire au mieux le mandala est : « un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part[3] ».

 

Il y a autant de mandalas qu’il y a de sphères de manifestation mais, pour ce qui nous concerne le plus directement en tant qu’être humain, je vais citer les trois principaux : 1) le mandala de l’univers et de la matière, 2) le mandala du corps biologique et de l’incarnation et 3) le mandala de l’esprit et de la cognition.

 

 

Le mandala de l’esprit/phénomène

 

Ici, le chiffre cinq est particulièrement significatif puisqu’en plus des cinq Éléments, ce mandala de l’esprit/phénomène[4] est constitué de cinq processus cognitifs et de cinq sagesses.

 

1. La co-émergence

Ce mandala est le plus complexe des mandalas parce qu’il est celui de l’esprit dont la faculté primordiale est « penser[5] » et plus précisément « concevoir ». De plus, on ne peut pas parler d’esprit sans parler de phénomène (sct. dharma) et réciproquement. Ainsi, esprit/phénomène désigne l’activité proprement mentale dont la nature est une co-émergence (sct. sahaja) de clarté/vide et réciproquement.

- Vide parce qu’on ne trouvera pas d’un côté un phénomène indépendant et d’un autre côté un esprit indépendant, de la même manière qu’on ne trouve pas un océan distinct de ses vagues et réciproquement.

- Clarté[6] parce qu’il s’avère évident qu’une efficience fonctionnelle s’opère, ne serait que l’évidence de se savoir penser, de se savoir entendre, voir, sentir etc.

 

Le sanscrit "sahaja", que l’on traduit par co-émergence, ne veut pas dire un couplage binaire de deux entités. Co-émergence est un terme qui résume la nature d’un continuum non-né et transitoire en vertu d’une absence (vacuité) d’entité propre.

 

2. Les cinq agrégats

 

Cette activité proprement mentale est régie par cinq processus cognitifs (agrégats) dont l’ensemble s’articule dans une cohérence conséquentielle appelée "karma". Par ignorance de la nature de cette activité des cinq agrégats, le karma[7] est altérée par la soif discriminative et la saisie imputative (sct. vikalapa, tib. nam-tok).

 

Pour résumer le processus cognitifs des cinq agrégats : 1) Le phénomène est la part manifeste constituée des cinq Éléments qui participe de "l’agrégat forme". 2) Par ce processus cognitif, la forme devient informative à "l’agrégat sensation" qui gère le fait d’agréer ou désagréer. 3) "L’agrégat perception" (intellect) établit ce qui est agréable ou désagréable. 4) "L’agrégat ré-activité" valide une conséquence et décide d’un nouvel instant mental. 5) "L’agrégat conscience", par lequel on se sait savoir, rajoute à notre individuation un facteur vertueux vers la sagesse ou non-vertueux vers l’obscurité mentale.

 

Ignorance, soif et saisie sont les trois facteurs perturbateurs du fonctionnement naturel psycho-logique du mandala de l’esprit/phénomène de la même manière que la pollution perturbe le fonctionnement naturel géo-logique de notre planète Terre. Seuls l’ignorance, la soif et la saisie sont les causes de tout le mal-être existentiel. Ce n’est pas les cinq Éléments, ce n’est pas les cinq agrégats, ce n’est pas les cinq facultés sensorielles, ce n’est pas l’univers, ce n’est pas le corps physique, ce n’est la conscience, ce n’est pas la vie, ce n’est pas la mort, ce n’est pas moi, ce n’est pas l’autre.

 

En dissipant les voiles de la saisie, de la soif et de l’ignorance se révèle la nature primordiale du mandala de l’esprit. De là se révèlent la nature primordiale du mandala du corps et celle de l’univers. La première est validée par la maîtrise du Corps résurrectionnel[8] et la seconde est validée par la jouissance de la Terre pure (sct. soukhavati).

 

3. Mandala et samsara

 

Alors que "mandala" désigne l’esprit dans une santé de toute intelligence, "samsara" désigne l’état mental de l’esprit affecté par les distorsions émotionnelles (sct. klésha) dues à l’ignorance, la soif et la saisie.

 

En tibétain, samsara se dit « khor oua ». C’est le même "khor" que dans "kyil-khor" (mandala) mais ici, "khor oua" évoque l’existence erratique de tourner en rond du fait d’ignorer la Loi naturelle de la manifestation et de l’esprit.

 

La pratique de la méditation contemplative consiste à délivrer (sct. vimukti) l’esprit des conditionnements mentaux qui procèdent de l’ignorance, de la soif discriminative et de la saisie imputative. Le chemin de l’éveil traverse trois stades : la libération de la saisie, l’émancipation de la soif et l’éveil à la gnose. La durée de ce chemin dépend des capacités de détermination (sct. samkalpa), de stabilité (sct. samatha) et de discernement (sct. vipassana) du pratiquant.

 

4. Klésha

Un klésha, une distorsion émotionnelle, constitue un cycle karmique qui se déroule en deux phases : une phase qui correspond à une perception distordue dépendante d’un passif et une phase qui introduit une ré-activité influant la perception suivante. Entre les deux s’articule une cohérence conséquentielle que l’on nomme « karma ». Ce cycle n’est pas fatidique puisqu’il est une suite de cause et d’effet et que le sens bouddhique de « karma » est synonyme de « libre arbitre » et qu’il est donc de notre ressort de modifier les causes pour les effets souhaités.

Ainsi, les cinq principaux kléshas qui nous concernent sont désignés par un couple de mots en tant que perception/ré-activité : ignorance/opacité, répulsion/aversion, orgueil/autosuffisance, désir/attachement et frustration/adversité.

 

 

Les cinq Dhyanis Bouddhas

 

Dans l’approche contemplative des tantras où l’on personnifie les qualités de l’esprit, le mandala de l’esprit/phénomène est représenté par les cinq Dhyani-bouddhas. Ils se composent de cinq couples mère/père (sct. mātāpitṛ, tib. youm/yab). Leur union représente la co-émergence de clarté/vide. Dans certaines représentations picturales appelées "tankha", la youm n’est pas formellement représentée. Leur symbolisme est cependant signifié à travers le geste des mains (sct ; moudra) du yab.

 

Chaque youm (sct. mātā) représente un Élément, chaque yab (sct. pitṛ) représente un agrégat et chaque couple youm/yab représente une sagesse intellective. Quand la nature de l’Élément et celle de l’agrégat sont voilées par la saisie, la soif et l’ignorance, la sagesse intellective correspondante est obstruée et s’exprime sous forme d’une distorsion émotionnelle (sct. klésha).

 

Le chemin le plus direct consiste à s’établir en la reconnaissance immédiate de la co-émergence de clarté/vide des cinq sagesses court-circuitant du même coup tout conditionnement distordu de nos illusions.

 

 

 

Dhyanis Bouddhas

Peinture de Marie Noëlle Guyot

 

L’approche directe des cinq sagesses

 

Dans la démarche du Mahāmoudrā qui désigne la voie de la reconnaissance directe, le commentaire s’attache au contexte strictement cognitif du mandala de l’esprit/phénomène. Ainsi, les cinq sagesses sont expliquées en tant qu’aptitudes intellectives innées qui opèrent dans le rapport entre esprit et phénomène. En cela, il faut bien comprendre que par sagesse on ne parle pas, ici,  de la sagesse d’un individu.

 

Dans l’approche contemplative du Mahāmoudrā, le sujet qui s’appréhende comme "méditant" ne doit plus intervenir. Cette intervention intempestive relève de la soif d’existence qui saisit « moi » pour étant une entité propre. La seule méthode pour désamorcer les saisies réductrices de la soif c’est une concentration sans distraction sur l’objet qui en l’occurrence se trouve être la nature de la co-émergence esprit/phénomène. Il s’agit d’une concentration contemplative étayée d’une compréhension valide de la Vue pour que ce qui doit être vu soit vu, vérifié, attesté, démontré (sct. siddhi).

 

Il n’y a pas de crainte à avoir, on ne va pas cesser d’exister, on ne fait que s’éviter une observation égocentrée depuis laquelle s’élabore l’illusion d’un « je connais quelque chose » qui consiste à fractionner la co-émergence cognitive en trois entités indépendantes : un objet en soi, une connaissance en soi et un sujet en soi que l’on appelle les trois cercles (tib. khor soum). C’est entre ces trois polarités que s’instaure un discours mental superfétatoire et imputatif.

 

Asseoir le corps et le laisser faire ce qu’il sait faire ; respirer.

Asseoir l’esprit et le laisser faire ce qu’il sait faire ; penser.

Rester en observateur alerte,

S’abstenant de toute distraction

Et certain de la Vue.

Laisser aux apparences le sens d’apparaître [9]

Laisser  à l’esprit de soin de connaître

Sans élaboration, rester en cette loisible évidence.

 

Si la concentration contemplative se maintient suffisamment en s’épargnant la saisie des trois cercles, survient une phase métacognitive [10] qu’est le bardo de l’enstase (sct. dhyana, tib. sam-tèn). C’est le moment privilégié où il est possible de voir s’opérer les cinq sagesses.

 

 

 

 

1- Sagesse du Dharmadhatou :

C’est l’intelligence de la co-émergence esprit/phénomène qui sans restriction ni peur s’ouvre à la plénitude de la nature irréductible et inengendrée de l’esprit et du phénomène. C’est l’aspect pur du klésha ignorance/opacité mentale.

 

2- Sagesse semblable au miroir :

C’est l’intelligence de la co-émergence esprit/phénomène dans son immédiateté et atemporalité et qui s’exprime par un continuum non-né et non cessant. Paradoxalement, c’est cette atemporalité cognitive qui fait notre éternité cognitive. Le pouvoir réflexif d’un miroir est continu parce qu’il n’y a pas même l’ombre d’un instant de temps entre l’objet réel et l’objet virtuel. Il n’y a pas un temps pour l’esprit et il n’y a pas un temps pour le phénomènes comme il n’y a pas un temps pour l’océan et il n’y a pas un temps pour la vague. C’est l’aspect pur du klésha répulsion/aversion.

 

3- Sagesse de l’équanimité :

C’est l’intelligence de la co-émergence esprit/phénomène qui, sachant tout phénomène dénué d’intention, s’épanouit dans l’équanimité généreuse. C’est l’aspect pur du klésha orgueil/autosuffisance.

 

4- Sagesse du discernement :

C’est l’intelligence de la co-émergence esprit/phénomène qui, reconnaissant les phénomènes comme loisibles, jouit de leur apparence/vide. C’est l’aspect pur du klésha désir/attachement.

 

5- La sagesse non-obstruée :

C’est l’intelligence de la co-émergence esprit/phénomène qui tire opportunité de toute manifestation, sans espoir/crainte et sans que rien ne puisse lui faire obstacle. Que la conscience soit dénuée ou encombrée d’imputations, rien n’a d’incidence sur la co-émergence esprit/phénomène qui opère en une cohérence conséquentielle de toute justesse (karma).  C’est l’aspect pur du klésha frustration/adversité.

 

 

  L’approche contemplative des cinq Dhyanis Bouddhas

 

Si le pratiquant n’a pas d’affinité ni de capacité pour l’approche  du Mahāmoudrā, il y a l’approche graduelle qui permet de dissiper les obstacles à la reconnaissance directe des cinq sagesses. Le commentaire sera d’ordre plus psychologique et aussi sensitif. La pratique consiste en cinq méditations (sct. dhyana) : 1) dhyana bouddha, 2) dhyana vajra, 3) dhyana ratna, 4) dhyana padma, 5) dhyana karma.

 

Deux méthodes[11] sont proposées : la méthode des tantras avec la récitation d’un mantra et la méthode plus sensitive du yoga avec enstase (sct. dhyana, tib. sam-tèn) sur les canaux, convergence (sct. pranayama) aux souffles et intégration aux chakras.

 

 

Corps vajra

Dessin de Hervé Bulteau

 
Mandala des cinq Sagesses
Vairocana
Akshobya
Ratnasambhava
Amitabha
Amoghasiddhi

 

 

 



[1] Selon l’orthographe défendue par Jean Marquès-Rivière entre autres  plutôt que “pentacle”.

[2] Dans le Mahavairocana Tantra attribué à Nagarjuna, le Bouddha Vairocana dit : « tous les éveillés procède de la réalisation du mandala dont le sens est “exquis, d’une saveur sans égale” ».

[3] Citation qu’empreinte Blaise Pascal (1623-1662) dans “Les pensées” parlant de ce monde visible qui n’est qu’ « un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature ». Souvent attribuée à Blaise Pascal, cette citation se retrouve, entre autres, chez Alanus Insulis (1116-1202). On renvoie également à Aristote et à Hermès Trismégiste pour évoquer l’inconcevabilité de Dieu.

[4] On désigne par phénomène l’apparence mentale qui émerge de l’esprit. À ne pas confondre avec les phénomènes objectivement observables comme les phénomènes météorologiques par exemple.

[5] À préciser qu’il est convenu d’employer le terme "esprit" pour traduire le tibétain "sèm" (sct. citta) qui, en tant que terme d’activité (tib. lé-tsik) et non de substantif, a le sens de "penser" dont la forme infinitive est significative d'une activité cognitive. À noter que le futur de "sèm" est "sam" qu l'on retrouve dans "sam-tèn" (sct dhyana).

[6] Dans le contexte cognitif, le terme "clarté" désigne l’aspect phanique du phénomène.

[7] Les grammairiens tibétains ont traduit karma souillé par « lé » et karma naturel par « trin-lé ».

[8] J’associe le Corps résurrectionnel au concept bouddhique du Corps immuable (sct. vajrakaya).

[9] Cf. « Le Mahāmoudrā est un nom que l'on donne au fait que tous les phénomènes se manifestant depuis l'origine sont au fond ce qu'ils sont. » dans "Un échange entre Saraha et Maitripa".

[10] J’emploie ce terme pour résumer ce que propose Saraha : « L’esprit doit chercher dans l’esprit » selon la traduction convenue mais, si l’on traduit le tibétain "sèm" par "penser" en tant que terme d’activité (tib. lé-tsik) et non comme substantif, il serait plus précis de dire « penser dans l’investigation de penser ».

[11] C’est l’approche enseignée dans le cycle Mandala Yoga à l’ermitage Yogi Ling.