Karma et Sahaja
Enseignement de Lama Shérab Namdreul

Saraha  le mahasiddha Saraha

Causalités

Toute manifestation est d’ordre causal. Cela veut dire que toute manifestation ne relève ni du destin ni du hasard.
Il existe de nombreuses causalités ; par exemple météorologique, biologique, botanique, génétique, atomique, cosmogonique, sociologique, neurologique, physiologique, psychologique, spirituelle etc. Je résume toutes les causalités en quatre catégories :

 1) Causalité manifeste qui s’articule exclusivement sur la manifestation des cinq éléments.

 2) Causalité karmique qui s’articule exclusivement sur l’organisation des cinq agrégats (sct. Skandha), cinq processus cognitifs qui sont le propre des êtres.

 3) Causalité expérientielle qui s’articule sur l’interdépendance des deux causalités précédentes. Elle se conforme aux domaines d’expériences de chaque classe d’être, du samsara comme du nirvana..

 4) Causalité naturelle (sahaja) qui s’articule en la co-émergence de clarté-vacuité de la nature ultime des phénomènes et de l’esprit. Cette causalité est, de toutes, la plus subtile et donc la plus difficile à concevoir.

Causalité manifeste

Dans cette catégorie, j’y inclus les deux processus physiques inorganique et organique dont parle le bouddha Sakyamouni. Pour le premier, le bouddha Sakyamouni donne l’exemple des manifestations saisonnières des pluies et des vents. Le second est illustré par la graine de blé qui produit du blé et la saveur sucrée que produit la canne à sucre ou le miel. Cette causalité est gérée dans la cohésion des cinq éléments.

Karma

Parmi toutes les causalités possibles, le karma est le terme qui désigne la causalité concernant l’organisation des cinq agrégats. Le karma est d’ordre mental et non pas matériel. Par karma, on entend un processus mental d’organisation de données sous les compétences des cinq agrégats. Sur cette base, on peut distinguer deux karmas :

1) Le karma souillé *
2) Le karma non-souillé

1) Le karma souillé prend pour base d’organisation une condition mentale illusionnée. L’illusion procède de l’ignorance sur la nature ultime des phénomènes et de l’esprit lui-même. Comme un virus qui affecterait le processus, cette condition illusionnée génère une suite d’illusions : soif, discrimination, saisie, distorsion (sct. Klésha) schémas (tendances) et devenir. Le symptôme conséquent de cette condition est doukha**, c’est-à-dire « contrariété » existentielle dans notre aspiration au bonheur.
Dans le cadre de la causalité expérientielle (qui s’articule sur l’interdépendance entre la manifestation des cinq éléments et l’organisation des cinq agrégats), le karma souillé, sur la base de l’ignorance puis de l’illusion, fait que la mort renvoie une contrariété expérientielle qui impliquera une suite de réactions selon les perceptions de l’individu. Par exemple : fuite, déni, confrontation, refus, divertissement, affairement, dépression, croyance, appropriation (suicide, euthanasie). Selon la première des quatre nobles réalités énoncées par le bouddha Sakyamouni, il en va de même de la naissance, de la maladie et de la vieillesse qui renvoient à un mal-être dont les causes fondamentales sont l’ignorance et les illusions annexes.

2) Le karma non-souillé prend pour base d’organisation une condition mentale désillusionnée de la soif, de la discrimination, de la saisie etc. Le symptôme de cet éveil est l’absence de doukha. Débarrassé du virus, le karma fonctionne dans l’intelligence des cinq processus cognitifs.
Dans le cadre de la causalité expérientielle, les conséquences de l’émancipation des cinq agrégats en corrélation avec les cinq éléments se révèlent soukha*** c’est-à-dire « aisance » face à la loisibilité qui se dégage de la manifestation.

Les trois natures de l'apparence et le karma

La Vue Cittamatra et la Vue Shèn Tong considèrent les apparences en trois natures (sct. Svabhava, tib. Ngo ouo Nyi) considérées comme les caractéristiques (tib. Tsen Ny) du  connaissable (sct. Jneyalaksana, tib. Shé Dja).

1) Une nature dépendante (sct. Paratantrasvabhava, tib. Shen Gui Ouang)

2) Une nature imaginaire (sct. Parikalpitasvabhava, tib. Kun Tak pa)

3) Une nature parfaitement établie (sct. Parinispanna svabhava, tib. Yong sou  Droub), 

Les apparences ne sont  ni réelles ni irréelles. Elles apparaissent en dépendance (tib. Shen Gui Ouang). Les apparences n’illusionnent pas. Elles sont base d’imagination (tib. Kun Tak pa). Les apparences ne sont pas illusoires. Elles sont manifestes (tib. Yong sou Droub).
Le karma souillé et le karma non-souillé sont conformes et ne peuvent se soustraire à la nature dépendante des apparences. Le karma souillé ajoute une nature imaginaire à l’apparence. Le karma non-souillé éveille la conscience à la nature parfaitement établie (CF. Enseignement du Sahaja).

La causalité naturelle

Dans cette catégorie, j’y inclus le processus du Dharma que le bouddha Sakyamouni explique comme l’ordre au niveau de la Loi (sct. Sadharma) et qui produit les phénomènes qui se manifestent par exemple lors de la dernière naissance d'un Bodhisattva.
Cette causalité naturelle est celle de la conscience parfaitement éveillée à la nature ultime des phénomènes et de l’esprit. Le karma naturel du Dharmata qui fait que la réalisation de la vacuité des phénomènes et de l’esprit produit la sagesse qui, en vertu de la co-émergence naturelle, s’avère compassion à l’égard des êtres dans l’illusion et capacité **** à leur soumettre le chemin de la désillusion. C’est le karma naturel du Trikaya qui, par la réalisation du Dharmakaya, l’individu éveillé réalise son propre bien et, par la réalisation du Rupakaya, œuvre au bien d’autrui.
Dans le cadre de la causalité expérientielle, c’est la sagesse primordiale dans l’indissociabilité de nature du Dharmakaya (l’esprit) et du Dharmadhatou (le manifeste) qui fait qu’il n’y a pas lieu de se libérer d’un samsara et de fixer un nirvana.

 

NOTES

1) Les considérations de vertueux et non-vertueux dans le cadre de l’éthique participent de ce karma souillé. Pour transcender le cadre du karma souillé, il s’agit d’accéder à la paramita (excellence) de l’éthique. 

2) Doukha : terme sanscrit généralement traduit par souffrance.

3) Soukha : terme sanscrit généralement traduit par félicité ou joie. Il y a quatre aisances sur le chemin du yoga. Les trois premières aisances relèvent de causes et conditions. La dernière relève de la nature même de l’esprit. Appelée Maha-soukha, elle est plénitude et atemporelle.

4) Je reprends ici les trois qualités ultimes de l’esprit-même selon Asanga dans le Gyu Lama (sct. Uttaratantra Shastra).