Bodhicitta et Sahaja
Enseignement de Lama Shérab Namdreul

nagarjuna  le mahasiddha Nagarjuna

Selon le Mahavairocanatantra attribué à Nagarjuna, la Bodhicitta est considérée comme la graine (sct. garbha), Maha Karuna (la bonté plénière) est considérée comme l’enracinement et Upaya (l’activité de l’Éveil) définit le fruit.

Le symptôme commun à l’éveil d’un arhat ou celui d’un bodhisattva ou d’un bouddha, c’est d’être exempt de souffrance (sct. doukha). Par contre, ce qui fait la différence de ces éveils c’est le mûrissement du fruit, upaya, qui se fait en vertu de la Bodhicitta depuis la 1ère Terre jusqu’à la pleine maturité de l’activité d’un bouddha.

La Bodhicitta est le joyau caché en le cœur de tout être et dont l’actuation par la bonté plénière de l’émanence (sct. nirmana) rend ses œuvres efficientes (sct. upaya) au bien des êtres (1).

La Bodhicitta désigne la nature de l’esprit (sct. Citta) en son Éveil (sct. Bodhi). Cette nature se définit par un couple (2) de qualités co-émergentes (sct. Sahaja), vacuité-compassion. Par vacuité il faut entendre qualité d’être vide d’entité. Il n’y a pas deux bodhicitta, mais deux modalités d’une unité. Par unité il faut entendre la qualité d’être uni en une co-émergence synergique et interdépendante. L’unité n’est pas frappée d’unicité.

C’est en vertu de la vacuité d’entité que s’avère une co-émergence et c’est en vertu de la qualité qui lui est co-émergente que s’avère une vacuité d’altérité. Les deux modalités de vide (vide de soi et vide d’altérité (3)) participe également d’une co-émergence. Par exemple, c’est en vertu de la vacuité de l’océan que vague et océan sont co-émergents. N’ayant pas quelque chose comme étant un océan, ni quelque chose comme étant des vagues, cela s’exprime en un continuum co-émergent. De même pour la matière, n’ayant pas quelque chose comme étant de la matière, il est un continuum onde-corpuscule. En ce qui concerne l’esprit, n’ayant pas quelque chose comme étant l’esprit, il est un continuum co-émergent de connaissance-apparence.

De même qu’il y a deux modalités de vide, il y a deux modalités de la compassion : 1) La compassion relative à la souffrance des êtres. 2) La compassion savante de l’illusion qui cause la souffrance des êtres.

   1) La compassion relative à la souffrance des êtres.
Cette compassion comprend tous les sentiments qui prennent pour objet le besoin d’être heureux et d’échapper à la souffrance. Elle prend les noms de bienveillance, bonté, charité, pitié, empathie etc.

Cette compassion est temporelle, conditionnelle, palliative et limitée. Elle n’est pour autant pas négligeable, parce qu’elle dispose d’un domaine de compétence et d’une certaine efficacité. Elle dispose de moyens d’actions en connaissance de causes associées (4). Cependant, cette compassion peut être affectée d’un sentiment d’impuissance. Par contre, il faut savoir que ce sentiment d’impuissance est légitime et  nous honore. Ne pas l’éprouver relèverait de l’insensibilité, du blindage ou de l’indifférence. Aussi, faut-il comprendre ce sentiment d’impuissance comme une incitation à développer la Bodhicitta avant que l’on cède au découragement, à la résignation ou au cynisme. Ce sentiment d’impuissance vient de l’objet même de cette compassion, la souffrance. La souffrance est le symptôme d’une illusion et comme pour toute maladie, il est vain de traiter exclusivement le symptôme. Il est nécessaire de traiter également la cause fondamentale, l’illusion. 

  2) La compassion savante de l’illusion qui cause la souffrance des êtres.
Cette compassion prend pour objet l’illusion qui cause la souffrance. Elle peut prendre les noms de bonté plénière, miséricorde… Cette compassion est concomitante à la sagesse qui réalise la vacuité de nos illusions (5).

De par cette expérience, cette compassion n’est pas un sentiment mais une intelligence qui prend en considération l’ignorance (sct. avidya) qui cause la souffrance des êtres. Cette compassion est inconditionnelle et spontanée et nous permet de ne pas succomber à l’impuissance, au découragement et autres entraves. Cette compassion dispose d’une intelligence d’actuation en connaissance d’une cause commune, l’ignorance. Cette intelligence participe au mûrissement du fruit de l’Éveil (upaya) dont la capacité s’exécute en connaissance d’un effet unique (6), la Bodhicitta des êtres. La bonté plénière (sct. mahakaruna) prend ici son plein épanouissement.

Bien que la Bodhicitta soit accomplie et achevée et n’a pas lieu d’être générée, il est nécessaire de développer les causes et conditions qui permettront de découvrir et sortir la Bodhicitta de son enveloppe.
Parmi ces causes et conditions :
    1) l’éthique, l’empathie et la vue pure (dénuée d’imputations) sont les engagements qui rassemblent tous les véhicules ;
    2) en cette vue pure, unifiant samatha et vipassana, couvrir les trois co-émergences du Sahaja.
    3) par l’assumance bienveillante des naissances et des morts, intégrer la Bodhicitta comme étant le Trikaya.
    4) par la maîtrise des deux phases de la contemplation tantrique, consolider les siddhis (accomplissements) jusqu’à la pleine maturité du fruit, Upaya, l’activité de la Bodhi.

 

NOTES

(1) J’associe le Trikaya aux principes soufis de théophanie (dharmakaya), des images archétypes (sambogakaya) et d’épiphanie (nirmanakaya).

(2) D’autres couples de qualités sont employés pour définir la nature de l’Éveil comme vacuité-félicité, vacuité-clarté, vacuité-connaissance.

(3) Plutôt que d’opposer les deux vues, rang tong et shen tong, en vertu de la co-émergence, elles s’avèrent assimilables.

(4) Par cette expression, je définis les moyens d’actions de l’ensemble des sciences humaines et sociales qui contribuent à soulager et améliorer le sort des individus. Leur moyen d’action se fait en connaissance de causes associées à leur discipline.

(5) Trois grandes illusions : 1) l’illusion de prendre pour réel ce qui n’a pas de réalité (altérité et identité), 2) l’illusion de prendre pour permanent ce qui est transitoire, 3) l’illusion de prendre pour une cause de bonheur ce qui est une cause de souffrance.

(6) C’est pour cette raison que je traduis « upaya » par « effiscience ».