Croyance et expérience

Enseignement de lama Shérab Namdreul

 

Transmission

Quelle que soit l’époque où se fait une transmission de sagesse passant d’une culture à une autre, il est nécessaire de faire ressortir l’essence de son enseignement et d’en discerner les contingences socio-culturelles, théocratiques ou politiques. Cela doit se faire avec la plus grande exigence intellectuelle pour s’éviter une adaptation de pis aller ou un « copier-coller » avec le risque d’être réduit à l’exotisme ou à l’importation de diktats théocratiques auxquels risquent d'adhérer ceux qui se contentent de croire au seul crédit d'un titre ou d'un faciès.

         Traducteur

Quelle que soit la tradition, l’admirable travail des traducteurs est un des éléments majeurs dans la compréhension et la transmission d’une sagesse. Un travail d’exploration au cœur de la Pensée bouddhique dans sa fibre transculturelle en gardant à la conscience l’universalité de son propre héritage spirituel, philosophique et intellectuel. Aujourd’hui, après quelques décennies de présence du Bouddha-dharma en « terre occidentale », une certaine maturité et appropriation de notre langage permettent de mieux dégager et rehausser le parfum du sens initial et universel du Dharma bouddhique.

         Instructeur

Personnellement, je ne me sens ni pratiquant ni instructeur du bouddhisme [1] « tibétain » et à contrario, je ne me sens pas de revendiquer un bouddhisme « français ». Je préfère parler de Bouddha-dharma[2] qui, selon le véhicule (sct. Yana) abordé, informe l’envergure de son enseignement : restreint (sct. Hina), immense (sct. Maha), immuable (sct. Vajra) et unique (sct. Eka).

La transmission du Dharma ne peut pas se faire dans une attitude d’occidental complexé où l’on se contenterait d’un « bouddhisme adapté » aux occidentaux. Le fond n’est pas adaptable (cf. Pédagogie). La forme est adaptable en une autre forme, mais faut-il encore s’assurer que le fond subsiste. Pour éviter l’adaptation d’un bouddhisme pour un autre bouddhisme ou l’aménagement d’une méthodologie, le travail des instructeurs, toutes origines confondues, est également un des éléments majeurs dans la compréhension et la transmission d’une sagesse. Un travail de vigilance pour transmettre le Bouddha-dharma dans toute sa sagesse universelle et transhistorique.

Sans qu’il faille renier ses origines socio-culturelles, il est nécessaire pour tout instructeur de déceler sa part de subjectivité et ses influences dans sa pédagogie du Dharma.

         Élève

Le Bouddhadharma est une transmission du sens, de la vue et de l'expérience au service de toute personne aspirant à l'Éveil de sa conscience. Une transmission de sagesse est tout autant sous la responsabilité de l'instructeur que de l’élève. Le travail des élèves est également un des éléments majeurs dans la compréhension et la transmission d'une sagesse.

Une transmission se doit d’être au service de l'élève qui, fort de son aspiration, n’attend juste d’un instructeur qu’il lui transmette les éléments lui permettant de mener à bien son chemin vers l’Éveil. Pour cela, le bouddha Sakyamouni a suggéré pour base les quatre sceaux du Dharma[3] et les quatre « garanties[4] » (tib. Teun pa Chi).

 

Croyance

Le Bouddha-dharma ne se base pas sur la croyance.

La croyance n’est peut-être pas un problème en soi, mais, par je ne sais quel mécanisme grégaire, les croyances similaires des uns et des autres forment une idéologie de groupe qui se convainc et veut convaincre qu’il est le seul légitime à juger qui est orthodoxe et qui est hétérodoxe, qui est pur et qui est impur, qui est gentil et qui est méchant, qui est fréquentable ou pas etc.

La croyance permet d'asseoir le pouvoir des uns et de soulager la paresse des autres pouvant les conduire à une servitude consentie et consentante[5] . On pourrait penser que ce sont les systèmes de pensée eux-mêmes (politique, spirituel et autres) qui génèrent l’intolérance et l’obscurantisme, mais ce sont plutôt le fait de certains individus qui s’emparent d’un courant de pensées philosophiques et humanistes pour en faire un système de croyance avec ses dogmes incontestables et son moralisme manichéen. La croyance peut dégénérer en quelques générations une philosophie expérientielle en une religion rétributioniste et végétariste. L’intolérance n’est pas inhérente à une tradition spirituelle et philosophique, mais dès lors qu’on abandonne le raisonnement au profit de la croyance, cela devient le terreau du fondamentalisme de tout bord et le bouddhisme n’en est pas épargné.

Nous retrouvons ce mécanisme dans tous les domaines, aussi bien dans les mouvements politiques, artistiques que religieux et théocratiques[6] . Le bouddhisme théocratique de la société tibétaine n’a pas échappé à ce mécanisme sociétal.

Je pense qu’il est nécessaire de faire une distinction entre le Bouddhadharma et le bouddhisme dont leur contradiction a généré le sectarisme religieux tibéto-tibétain[7] tout en façonnant la spécificité du bouddhisme au Tibet et de l'Himalaya avec ses conflits dynastiques, théocratiques, patrimoniaux allant s'inventer des légitimités transcendantes ou mythiques ; conflits qui s'exportent aujourd’hui dans quelques centres bouddhistes en France où certains dits « Rinpotché » n’hésitent pas en encourager les dissensions dans une sangha.

La croyance n'est pas un problème en soi tant qu'elle ne devient pas une idéologie justifiant certains bouddhistes d’en oublier le respect le plus élémentaire envers tout individu ; sa liberté de conscience.

La croyance ne fait pas dans le discernement et l’analyse. Son discours élabore une rhétorique binaire et induit des jugements discriminatoires et finit toujours par justifier des menaces, des verdicts et des sanctions. On pourrait penser que ce type de discours sous-tend la démarche tendancieuse ou manipulatrice d’un "maître à penser". Une telle conclusion risque de prendre l’allure d’un procès d’intention et finalement nous empêcherait nous-mêmes toutes possibilités de compréhension et de communication. Pour ma part, je préfère envisager l’idée que nous sommes tous sincères avec plus ou moins de pertinence et de confusion, de compétence et d’erreur. Il arrive que la simple bêtise et la déraison engendrent, fût-ce en toute bonne foi, l’intolérance et le fondamentalisme. En gardant à l’esprit les trois niveaux d’engagements du Bouddhadharma (éthique, empathie et vue pure), nous nous préservons de l’intolérance avec ses nuisances et envisageons l’indulgence et la communication.

 

Compréhension et expérience

À défaut d’expérience et d’analyse, une personne risque de se contenter de croire et finalement de succomber aux perversions de la croyance : idéalisation, superstition, persuasion, adhésion, fascination, exaltation, culte de la personnalité, endoctrinement, radicalisation, gouroutisation etc. Tout le contraire de ce qui fait l’émancipation d’un individu qui s’appartient à lui-même[8] .

La croyance est un château de cartes sur lequel on bâtit des espoirs et dans lequel s’immiscent des craintes. La croyance est de la nature de l’illusion qui par définition ne peut pas être reconnue d’emblée comme telle. Comme pour toutes illusions, c’est « doukha[9]  » qui signale qu'une illusion se trame dans nos perceptions et nos réactions, dans le karma de nos cinq agrégats. Doukha se présente comme un mal-être ou un malaise qu'il faut considérer comme le symptôme d’une illusion qui s'est déjà bien installée dans le jeu du subconscient. On a tendance à ne pas constater doukha en compensant ou en trouvant des coupables à l'extérieur. Le danger c'est que l'illusion de la croyance risque de gangréner et virer au démon, au roudra. C'est comme un mal de dent. Il vient quand on a trop laissé la carie s'installer. Ne négligez pas ces symptômes qui se révèlent désagréable et contrariant. Il faut arriver à admettre humblement qu'à un moment donné on n'est plus en accord avec soi-même. Il ne s'agit plus d'endosser un rôle, ou de sauver notre image. Il faut les admettre sans juger et puis contempler le jeu de l’illusion de nos saisies. Quand notre croyance est ébranlée, c’est une occasion de s’interroger et prendre conscience de nos saisies.

La croyance est une autopersuasion, une compensation mentale qui offre l’impression d’une certitude sans avoir à passer par le raisonnement et le doute réflexif puis l’analyse et l’expérience. Déjouer l'illusion de la croyance n'est pas facile. La croyance apporte beaucoup d'indolence. Il est possible de construire toute une vie ou encore tout un rôle sur une croyance. Pour éviter de se fourvoyer, il est important d’écouter… Nagajurna dit : « la réflexion juste commence par l’écoute de l’autre. »

S’écouter certes, mais avant tout écouter l’autre d’autant plus qu’il ébranle nos convictions et nous inspire le rejet et l’animosité. La croyance couve une peur dont l’une des armes est l’incommunication. Il est nécessaire d’être vigilant dès qu’on se voit vouloir éviter une personne puis la rejeter et lui refuser toute possibilité de communiquer avec soi. Il est nécessaire d’être vigilant dès qu’on se voit n’aimer communiquer qu’avec ceux qui partagent les mêmes idées et qui semble être dans notre camp.

 

Il est une peur pleine de malice

Qui nous justifie malveillance et menace.

Il est une autre qui prend l’allure d’un charme

Et nous tire cependant vers un abîme obscur.

Et puis cette peur de ne pas exister

Qui dresse des prisons à ceux que l’on prétend aimer.

Tant de peurs qui séjournent à la lisière d’un vide

Qui nécessite juste que l’on soit à même soi.

Puisse une analyse honnête et lucide

Déjouer leur emprise et retrouver la raison.

Puisse une enstase conséquente et souple

Nous apporter maturité et clarté.

Puisse la contemplation sans référence

Nous faire rencontrer le naturel inné (sahaja).

 

Communiquer, raisonner vont permettre de progresser sur le chemin de la méditation et de l'incroyance.

 

Demeurez en toute sincérité au contact de son Cœur, la Bodhicitta.

La communication est le véritable outil de la paix. L’incommunication crée les dissensions et les clivages parfois au sein d’une même sangha.

À défaut d’analyse et d’expérience, c’est la peur qui sous-tend la croyance. Tant que cette peur n’est pas reconnue, l’esprit est dans l’illusion et soumis aux émotions. Il nous faut écouter son cœur en toute simplicité et admettre de se sentir en désaccord avec soi-même. Il faut se défaire du complexe de perfection et de culpabilité. Pour quelque raison que ce soit, on a tous quelque chose "sous le tapis" manœuvrant dans le subconscient. Ne cherchez pas à vous trouver des circonstances atténuantes et des torts chez l’autre. Cessez toute attitude procédurière. Cela n’avance à rien de déterminer les torts et les fautes de chacun. Il n’y a fondamentalement personne qui a tort ou raison. Le samsara est un malencontreux malentendu. L’illusion est notre seul tort par manque de lucidité.

Le raisonnement est une véritable thérapie non pas contre la peur mais pour tirer profit de la peur. Le problème c’est d’avoir peur de la peur et de vouloir ne plus avoir peur. C’est pour cela que la croyance semble réconfortante parce qu’elle fait oublier d’avoir peur alors que le raisonnement semble briser nos rêves, nos fantasmes et toutes sortes de mystifications. Les personnes qui compensent des peurs ou des frustrations peuvent avoir des réactions très vives, voire violentes, à la moindre opposition. Pour certains fondamentalistes, interpréter ou commenter des textes prétendus révélés par une instance supérieure ou divine mérite l’excommunication[10] . Pour d’autres, avoir sa propre opinion est un délit qui entraîne la censure ou refuser allégeance à leur maître-à-penser entraîne l’anathème. La croyance amène à faire violence à la liberté.

On voit bien que la croyance jusqu’au-boutiste pour ne pas dire « jusqu’au-bouddhiste » peut entraîner des actes déraisonnés et des paroles disproportionnées et qui vont s’opposer au respect le plus élémentaire de l’autre et le simple bien vivre ensemble.

 

Le Bouddhadharma se base sur l’expérience.

Le bouddha Sakyamouni, lui-même, nous invite à ne pas le croire, mais à écouter, analyser et faire l’expérience de son enseignement. La démarche d’un aspirant à l’Éveil est illustrée par les quatre garanties (tib. Teun pa Chi) énoncées par Sakyamouni. C’est sur la base de ces quatre garanties que l’élève peut faire de véritable progrès sur un chemin d’émancipation et d’éveil en s’appliquant aux trois entraînements[11] qui accomplissent l’intelligence des trois confiances[12] .

Ce chemin d’émancipation se fait par la voie qui unifie l’enstase (sct. Dhyana, tib. Samtèn) et la contemplation (sct. Vipasana, tib. Laktong). Être en soi-même pour contempler en connaissance de soi-même. À cela, toutes croyances et toutes peurs se dissipent là où l’on s’appartient à soi-même, en l’éveil de sa propre nature primordiale et immuable.

Pour reprendre les mots du bouddha Sakyamouni « il n’y a pas de bouddha ailleurs qu’en notre propre esprit. »

 

Prendre son assise sur le coussin.

Laissant le corps faire ce qu’il sait faire,

Il devient un coussin à l’esprit.

Les souffles et leur trajet s’autorégule,

Aisance et limpidité s’établissent.

Laissant la conscience faire ce qu’elle sait faire,

Goûter le naturel…

 

 

 



[1] Ce qui est coutume d’entendre aujourd’hui en occident par « bouddhisme », connote plus l’aspect socio-culturel qu’a pris le Bouddha-dharma dans un milieu spécifique. De là, l’habitude de parler de bouddhisme tibétain, japonais, vietnamien.

[2] Le Dharma énoncé par le Bouddha Sakyamouni se résume en l’affirmation d’une absence de réalité aussi bien en les phénomènes qu’en l’esprit qui les appréhende.

[3] Les quatre sceaux : 1) Tout phénomène composé est transitoire. 2) Tout phénomène souillé d’une saisie est souffrance. 3) Tout phénomène est vide d’entité. 4) Nirvana est apaisement.

Quand on écoute un enseignement quel qu'il soit, se référer aux quatre sceaux du dharma permet de définir si l’enseignement relève de la vue bouddhique ou non.

[4] D’autre part, le Bouddha Shakyamouni nous propose quatre guides (tib. Teun pa Chi) qui nous garantissent contre l’endoctrinement ou la fascination.

1) Se référer aux sens et non pas aux mots. 2) Se référer à l’enseignement et non pas à l’enseignant. 3) Se référer à sa propre expérience. 4) Se référer à la connaissance de la vacuité.

[5] Allusion au concept de "servitude volontaire" de La Boétie (cf. Discours de la servitude volontaire).

[6] Cf. Larousse : Société où l'autorité politique a une assise d'ordre divin et où le détenteur du pouvoir est soit l'incarnation d'un dieu (dalaï-lama), soit son descendant (Inca), soit encore son ministre (grand prêtre chez les Hébreux). Dans un État théocratique pur, la loi civile et la loi religieuse se confondent.

[7] La tolérance que l’on prête généralement au bouddhisme à l’égard des autres religions relève plus de la condescendance que d’une véritable compréhension philosophique. Sans autre approfondissement, certains maîtres tibétains taxent de vue théiste, la tradition biblique. Par contre, en interne, entre "chefs", école, caporaux et adeptes, l’intolérance est bien présente qui peut faire montre de violence.

[8]  « C'est une erreur de vivre selon le mode d'autrui et de faire une chose uniquement parce que les autres la font ... C'est un don inestimable de s'appartenir à soi-même. » Sénèque

«  Être, au sens fort, ce n’est pas multiplier et grandir, c’est s’appartenir à soi-même. » Plotin

[9] Généralement traduit par souffrance, Doukha est mal-être et contrariété existentielle face à la naissance, la mort, la vieillesse et la maladie etc.. Doukha est à considérer comme symptôme de nos illusions.

[10] L'excommunication : du latin ecclésiastique ex-communicare, « mettre hors de la communauté ».

[11] Écoute, analyse et méditation

[12] Les trois confiances (tib. Dé pa Soum) : confiance affective et à-priori, confiance issue de la raison et confiance acquise par l’expérience contemplative.